Junya Ishigami pose pour BEAU Magazine dans son agence de Tokyo, devant la maquette d’un projet de jardin d’enfants à Shandong, en Chine.

L’architecture est un paysage

Une école à échelle d’enfant, une maison de retraite pour améliorer le quotidien des malades d’Alzheimer, un jardin inspiré des rizières… L’architecte japonais Junya Ishigami ne se contente pas de penser des endroits, il les érige en expérimentations inédites et recrée l’équilibre entre l’homme et la nature. Rencontre, à Tokyo, dans le petit atelier où naissent ses projets poétiques et impactants.
Le 01/04/2026
Interview par Marion Bley
Photographie par Hiroshi Okamoto
Une école à échelle d’enfant, une maison de retraite pour améliorer le quotidien des malades d’Alzheimer, un jardin inspiré des rizières… L’architecte japonais Junya Ishigami ne se contente pas de penser des endroits, il les érige en expérimentations inédites et recrée l’équilibre entre l’homme et la nature. Rencontre, à Tokyo, dans le petit atelier où naissent ses projets poétiques et impactants.

Pour qui connaît un peu le travail de l’architecte japonais Junya Ishigami – et les Français ont pu le découvrir lors d’une très belle exposition, « Freeing Architecture », à la Fondation Cartier en 2018 –, pénétrer dans son agence tokyoïte relève à la fois du fantasme et du choc. Dans ce sous-sol entièrement peint en blanc mais dans un désordre indescriptible, quelques meubles de récup’ séparent une salle de réunion de celle où sont rassemblés une vingtaine de jeunes collaborateurs venus du monde entier et du bureau (plein de livres) de l’architecte. Partout, les maquettes de projets s’entassent en strates temporelles qui racontent l’histoire et le quotidien de cette agence déjà mythique.

Après avoir étudié l’architecture à l’université des Arts de Tokyo, puis commencé à travailler chez Sanaa, la prestigieuse agence de Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa (lauréats en 2010 du prix Pritzker), Junya Ishigami crée en 2004, à l’âge de 30 ans, son propre studio, junya.ishigami+associates, avec un projet d’atelier pour les élèves de l’Institut de technologie de Kanagawa (KAIT). Cette réalistation lance sa carrière. Un étrange restaurant-grotte, un fascinant jardin rizière, un mémorial flottant comme un nuage sur le port de Copenhague… En moins de vingt ans, ses bâtiments ont attiré sur lui l’attention du monde entier et décroché de nombreux prix, dont le Lion d’or à la Biennale de Venise. Aujourd’hui, à 52 ans, ce constructeur et poète ne se contente pas de penser des endroits, il les érige en expérimentations inédites.

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Une partie de la maquette de la Plaza de l’Institut technologique de Kanagawa (KAIT).

BEAU Magazine: Quelle est votre relation à la beauté dans votre travail d’architecte ?

Junya Ishigami : La beauté est une variable importante en architecture, mais elle ne suffit pas. Je cherche surtout à créer une atmosphère naturelle, notamment grâce aux proportions du bâti, pour que les gens s’y sentent bien. Ce n’est que dans un second temps qu’ils vont ressentir la beauté du lieu.

BM: Qu’entendez-vous par « naturelle » ?

JI: Penser à une idée forte pour un bâtiment est facile. Ce qui l’est moins, c’est de comprendre la manière dont un bâtiment peut interagir avec son environnement, afin qu’il ait l’air naturel. Mais naturel ne veut pas dire qu’il se passe d’intervention humaine. Au contraire, certains environnements naturels n’existent que grâce à son intervention. C’est le cas au Japon avec le satoyama. Le satoyama est un ensemble de rizières, de prés et de forêts proches d’un village. Une zone intermédiaire entre la nature sauvage et l’activité humaine créée par les hommes. Je m’en suis inspiré pour le projet d’Art Biotop, à Nasu, au nord de Tokyo. Le terrain sur lequel mon client construisait un hôtel s’étendait sur une ancienne rizière proche de la forêt. J’ai voulu permettre à ces deux environnements, la rizière et la forêt, de se rencontrer autour de l’hôtel, comme un satoyama. Au lieu de transporter des plantes pour créer un grand jardin, j’ai replanté 318 arbres avoisinants de quelques dizaines de mètres et réalisé de grands plans d’eau connectés les uns aux autres par des tuyaux d’irrigation. L’eau vient de la rivière, elle circule entre les arbres d’un bassin à l’autre, puis retourne dans la rivière, comme pour une rizière.

sk1909artbiotop001「画像提供:株式会社nikissimo」(courtesy of nikissimo inc
Le « jardin d’eau » d’Art Biotop, à Nasu, au nord de Tokyo, associe les effets de miroir de l’eau et la verticalité des arbres au long d’une promenade poétique autour d’un hôtel

BM: Pour vous, l’environnement a une grande importance…

JI: Le bâtiment n’est jamais indépendant. L’architecture s’inscrit toujours en relation avec ce qui l’entoure, avec les conditions, la culture et l’histoire du lieu… Je ne veux pas créer des bâtiments « conservateurs », je veux que ma construction soit radicale et que mes architectures se fondent dans la nature et fassent partie du paysage.

« Dans le monde des adultes, un meuble reste un meuble.
dans celui des enfants, une table peut devenir une maison »

Junya Ishigami, architecte

BM: Où en êtes-vous du projet de maison de retraite composé d’habitations traditionnelles japonaises pour apporter un sentiment de « déjà-vu » à des résidents atteints, par exemple de la maladie d’Alzheimer ?

JI: Malheureusement, ce projet est à l’arrêt pour des raisons de… calendrier électoral. Mais sur cette table, vous avez la maquette d’une école maternelle à Shandong, en Chine, en cours de construction. Pour ce jardin d’enfants, j’ai voulu créer un lieu à l’échelle de ses utilisateurs. Normalement, tout s’imagine à l’échelle des corps des adultes, alors qu’il y a tant d’échelles différentes, celle des enfants, des animaux, des insectes… Donc, j’ai pensé cet espace hors échelle, de façon que les enfants puissent jouer dans les bâtiments, avec les bâtiments. Dans le monde des adultes, un meuble reste un meuble. Dans celui des enfants, une table peut devenir une maison. Dans une partie du bâtiment, par exemple le plafond est très bas.

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La maquette du projet de jardin d’enfants de Shandong, comme un paysage chahuté à échelle d’enfant.

BM: Les adultes vont alors devoir se plier en deux pour y entrer…

JI: Oui. Les adultes ici ont l’air de géants. J’aime créer des « sentiments abstraits » parce que les bâtiments sont utilisés par des gens différents. Par exemple, les enfants ont toujours une vision très concrète de ce qui les entoure ; ils regardent les nuages et y voient des animaux, des objets… C’est un peu comme ça que j’ai conçu l’école maternelle, certains toits ressemblent à des fleurs, d’autres…

BM: Á un monstre ?

JI: (Rires.) Non, quoique certains pourraient effectivement y voir ça ! Ici, c’est un éléphant, ici un ours, ici un champignon… Bref, j’ai multiplié les formes dans lesquelles les enfants pourront projeter leur imaginaire et créer de nouvelles façons de jouer. La philosophie de cette école maternelle veut que les enfants soient autant que possible à l’extérieur, que ce soit en hiver ou en été, donc tout est très ouvert. Les seuls espaces fermés sont ceux où les enfants prennent leurs repas et font la sieste. En fait, ce bâtiment ressemble à un paysage.

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Maquette d’un projet de villas à Dali, en Chine.

BM: Quand je regarde vos maquettes, vos projets, je pense plus à de l’art qu’à de l’architecture. Comment vous définissez-vous ?

JI: L’art et l’architecture sont la même chose au fond, mais le concept de l’artiste vient de l’intérieur, alors que celui de l’architecte est influencé par l’extérieur : la volonté du client, l’environnement, le site, l’histoire du pays où il est construit. L’apparence d’un projet sera différente selon le lieu où il doit être réalisé. En tant qu’architecte, je me considère comme une sorte de filtre de toutes ces informations.

BM: Aujourd’hui, qu’est-ce que vous aimeriez-vous construire ?

JI: Je voudrais créer pour les animaux. Et aussi dans des environnements qui dicteraient leur style, au Japon, en Europe, aux pôles, sur la Lune ou sur Mars… En ce moment, j’ai des projets de maisons privées en France et en Angleterre et, au Danemark, une sorte de mémorial, un lieu pour penser à la paix dans le monde.

Junya Ishigami en 6 réalisations phares

• Le pavillon japonais de la Biennale d’architecture de Venise, 2008

• L’atelier de l’Institut de technologie de Kanagawa, 2008

• Le jardin de l’hôtel Art Biotop à Nasu (Tochigi), 2018

• Le Pavillon Serpentine à la Serpentine Gallery, à Londres, 2019

• La Plaza de l’Institut de technologie de Kanagawa, 2020

• Le restaurant Maison Owl, à Yamaguchi, 2022

A lire aussi : notre reportage sur la Maison Owl, à Yamaguchi

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