CHARLOTTE ROUDAUT : Votre exposition au Centre Pompidou-Metz s’intitule « Dimanche sans fin » (1). A quoi ressemblent vos dimanches ?
MAURIZIO CATTELAN : A un endroit idéal entre l’enfer et le paradis. Où l’on est condamné ou récompensé par l’oisiveté absolue et l’agitation qui nous assaille à l’idée du lundi matin. Le dimanche reste un moment suspendu, qui peut sembler interminable, car il ne veut pas choisir ce qu’il veut être. Comme certaines œuvres. Et puis, il y a cette étrange mélancolie qui survient quand tout s’arrête, et que vous restez là, à sentir le temps passer. C’est aussi un hommage au film d’Harold Ramis Un Jour sans fin. Chaque dimanche nous offre une seconde chance, ou du moins l’illusion qu’il en existe une. Un peu comme dans les films de Massimo Troisi, où le temps n’est pas linéaire, mais hésitant, aimant et tragique à la fois. Un dimanche sans fin serait un dimanche qui se répète, non par nostalgie, mais parce que chaque fois, il nous laisse, peut-être, une chance de changer la fin.
CR : Et qu’est-ce qu’un dimanche parfait ?
MC : Lorsque l’on parvient, face aux nouvelles choses qui vont se présenter le lendemain, à transformer cette agitation en optimisme. A se déconnecter, décoller la tête de ses appareils pour regarder par la fenêtre, sans engagement ni échéance. Un jour laissant la place à la réflexion et au silence. Sans horloge, et où tout semble plus humain. Je travaille souvent le dimanche, mais dans un autre état d’esprit, plus contemplatif.
CR : Parmi les dialogues que vous avez créés dans cette exposition entre les 400 œuvres du Centre Pompidou et les vôtres, imaginez deux échanges. Que se disent-elles ?
MC : Dans la première salle, je verrais bien Félix (son squelette de chat géant, 2001, ndlr) et les personnages de Miriam Cahn se livrer à un concours pour effrayer le visiteur, puis le faire sourire une fois passé cet instant. Dans l’entrée en revanche, j’imaginerais un dialogue impossible sur le temps, entre le calendrier qui indique toujours AUJOURD’HUI, et l’éternité représentée par les disques chinois Pî, parures funéraires évoquant l’infini.
CR : Vous avez scotché une banane au mur et vendu trois certificats d’authenticité de cette œuvre intitulée Comedian. Quand recommanderiez-vous de la manger ? A quel moment de la vie ou de la maturité de l’acquéreur, passe-t-on à l’acte ?
MC : Je n’aime pas les bananes trop mûres, je recommanderais donc de la manger au bout de deux jours maximum. Quoique tout dépende des goûts et des conditions climatiques de la pièce… Dès son titre, Comedian est un commentaire ironique sur l’art et son marché : un plat plutôt indigeste à mon avis.
« Je n’aime pas les bananes trop mûres, je recommanderais donc de la manger au bout de deux jours maximum. Quoique tout dépende des goûts… »
— Maurizio Cattelan
CR : La provocation vaut-elle 6,2 millions de dollars ?
MC : Ce n’est pas une provocation, plutôt un pari, un test de résistance pour le marché de l’art : jusqu’où peut-on aller dans l’évaluation de la valeur financière d’un objet indépendamment de sa valeur économique ? Comedian symbolise la façon dont certains marchés, comme les enchères, sont déconnectés du monde réel. Il offre une réponse à ce marché, la preuve que le test a été un succès, ou un échec total, selon le point de vue.
CR : Mais vous avez aussi scotché votre galeriste… Comment expliquer cette manie, ce goût du ruban adhésif ?
MC : Ma grand-mère réparait tout avec du Scotch : des livres aux vêtements. Le Scotch permet une réparation conservatrice. Tout le monde peut voir qu’il est là et il se retire facilement. Notre foi dans le Scotch est la seule raison de sa permanence dans nos vies, car à tout moment nous pouvons l’enlever, faire comme s’il n’avait jamais existé. En fin de compte, c’est son caractère éphémère et sa réversibilité qui m’intéressent. J’adore les processus réversibles : si vous faites une erreur, vous pouvez toujours revenir en arrière et faire mieux.
CR : Qui aimeriez-vous scotcher et pourquoi ?
MC : Me scotcher la bouche serait peut-être une bonne idée, j’en ai tellement marre d’entendre ma voix !
CR : Pour choquer, interpeller, devez-vous aller plus loin qu’à vos débuts ? Quelle œuvre referiez-vous ?
MC : Il y a des œuvres que je ne referais pas, mais il n’y en a aucune que je referais. Ce qui me satisfait, ce n’est pas la capacité d’une œuvre à choquer, mais plutôt à toucher la société. C’est-à-dire quand elle parvient à entrer d’une manière ou d’une autre dans l’imaginaire des gens. Avez-vous vu Conclave, le récent film d’Edward Berger ? Je ne veux pas dévoiler l’intrigue, mais il y a une scène où le cardinal joué par Ralph Fiennes s’effondre à la suite d’une explosion qui brise les vitraux de la chapelle Sixtine. Le déplacement d’air le fait tomber sur le côté, couvert de poussière. Ce n’est peut-être pas une référence intentionnelle, mais je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer des similitudes avec La Nona Ora (œuvre de 1999 de Cattelan qui représente le pape Jean-Paul II à terre, percuté par une météorite, ndlr). C’est cela « entrer dans l’imaginaire ».

Daddy Daddy, 2008, œuvre de Maurizio Cattelan présentée
dans le cadre de l’exposition « Dimanche sans fin » au Centre Pompidou de Metz
dans le cadre de l’exposition « Dimanche sans fin » au Centre Pompidou de Metz
CR : Comment comprenez-vous le monde aujourd’hui ? Cherchez-vous vos sources d’inspiration aux mêmes endroits ?
MC : Le monde change, mais ma façon de le voir reste la même. Je continue de me nourrir de ce qui m’a toujours inspiré : visiter des expositions et des musées, découvrir de nouvelles œuvres, rencontrer des artistes anciens et nouveaux. Je suis toujours cette éponge, heureux d’apprendre des autres.
CR : Comment pouvons-nous rire de l’époque ? Et comment pouvons-nous y résister ?
MC : A ma connaissance, le rire reste l’une des formes de résistance les plus efficaces. Même si chaque jour il semble plus difficile d’y parvenir et que, dans certains cas, cela paraît totalement inapproprié. Je reste convaincu qu’il peut aider chacun à se prendre moins au sérieux, et c’est quelque chose dont nous avons certainement besoin.
CR : Vous avez quitté l’Italie dans les années 1990 pour vous installer à New York. Pourquoi partir vivre là-bas ? Et que vous apporte cette ville encore aujourd’hui ?
MC : Je suis arrivé à New York dans l’espoir de faire ce que je voulais et d’y conquérir un public capable d’apprécier mon travail. Cette ville me ramène toujours à cette époque et à l’espoir de trouver une autre façon de vivre et de lire le monde.
CR : Quelle est l’œuvre d’art qui vous semble la plus absurde au monde ? La plus utile ? La plus politique ?
MC : J’aimerais créer une œuvre capable de réunir tous ces records ! Qu’elle soit la plus poétique, la plus significative, la plus universelle… Je pense que cette recherche m’occupera jusqu’à la fin de mes jours.
CR : Dans l’exposition « Dimanche sans fin », vous avez travaillé avec des détenues de la prison de la Giudecca-Venise. Où trouver la beauté quand on est enfermé ?
MC : Il faudrait leur demander. Peut-être qu’elles sont vraiment les seules à pouvoir nous révéler ce qu’est vraiment un dimanche sans fin.





