Le mythe de la caverne

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Dans l’ouest du Japon, la structure en béton de Maison Owl compose une série de grottes enfouies dans le sol. © Cyashiro Photo Office
Qui s’attendrait à trouver un restaurant gastronomique au fond d’une grotte ? Au Japon, l’architecte Junya Ishigami a imaginé le restaurant Maison Owl comme un voyage dans le temps. Comme si le lieu attendait ses convives depuis dix mille ans. Une expérience inoubliable, entre sensations brutes et cuisine sophistiquée.

On ne voit Maison Owl de nulle part. Même en arrivant devant : nulle maison ici, juste un mur de remblai bordant la rue de ce quartier résidentiel d’Ube, à l’ouest du Japon, dans la préfecture de Yamaguchi. La maison est bien là pourtant, il suffit de s’aventurer sur le terrain où sont garées quelques voitures. Au ras du sol, une forme libre organique s’étend : c’est le toit. Le reste est enfoncé dans le sol, avec un léger espace entre le cratère et la structure de la maison où poussent plantes et herbes sauvages. Reste à descendre quelques marches et à pousser la porte de verre dont la ligne épouse parfaitement l’ouverture façon grotte du restaurant.

A l’origine de cette construction unique, une amitié de trente ans entre deux hommes, Motonori Hirata et Junya Ishigami. Ils se sont rencontrés à Tokyo pendant leurs études. Le premier est devenu chef et retourné dans sa ville natale, Ube, où il a ouvert il y a dix-huit ans un restaurant. Le second s’est orienté vers l’architecture et, en 2004, a ouvert son agence junya.ishigami+associates.

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L’espace brut de la grotte. © Photos junya.ishigami+associates – Yashiro Photo Office

Il y a neuf ans, Motonori Hirata demande à son vieux copain de lui imaginer un nouvel établissement. Le brief tient en quelques mots : le bâtiment doit donner l’impression d’avoir toujours existé et d’être là pour toujours. Après deux ans d’échanges et quelques projets refusés, l’idée est là : le restaurant s’installe dans une structure-grotte en béton.

Le processus utilisé est étonnant : on va creuser la forme de la structure dans le terrain, remplir ce vide de béton, puis recreuser, cette fois autour du béton. Un projet fou tant la réalisation est inédite et complexe, tant on apprend sur le terrain, au fur et à mesure. A la fin des travaux, qui ont duré sept ans, la décision est notamment prise, contrairement à ce qui était prévu, de ne pas nettoyer les parois de la fine épaisseur de terre rouge qui les recouvre : elle ancre le lieu dans sa qualité de grotte, tout en lui apportant une note chaleureuse.

Le bâtiment, que l’on a plutôt envie d’appeler « La Sculpture », est séparé en deux parties bien distinctes : le restaurant, au nord, et la maison d’habitation, au sud. En attendant d’y emménager, le propriétaire propose à certains de ses hôtes d’y séjourner. Loin d’être spartiate, cet appartement-suite, composé d’un salon, d’une salle à manger, d’une cuisine, de deux chambres et d’une salle de bains, avec un généreux furo (la baignoire japonaise), est également lumineux, avec de nombreuses baies vitrées ouvrant sur les patios ou vers l’extérieur, et qui permettent de voir le ciel. Tout en restant une maison à la japonaise, protégée des regards et de la lumière directe.

au fil de la soirée, dans cette lumière magique, une alchimie opère.
il se crée une atmosphère intime, presque familiale.
On sent que l’amitié est ici une valeur capitale…

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La cuisine du restaurant et son comptoir, largement éclairés par la lumière du jour.
© Photos junya.ishigami+associates – Yashiro Photo Office

Contrairement à ce à quoi on aurait pu s’attendre d’une maison-grotte, on ne ressent aucune impression de froid en entrant, par cette fraîche soirée d’hiver, dans le restaurant. Il est bien chauffé, doucement éclairé par de fins luminaires imaginés par Jun’ya Ishigami, qui a aussi dessiné le mobilier. Tables et chaises en cannage de rotin, tapis en fibre naturelle et parois brutes des voûtes s’harmonisent dans un camaïeu doré. On dîne soit aux quelques tables (pas plus de douze couverts) qui s’égaillent sous les arches, soit aux six places du comptoir, face au chef et à son équipe de trois jeunes femmes et d’un serveur aux petits soins. Ce soir-là, la cuisine, omakase (le chef décide de ce qu’il sert à ses hôtes), fait la part belle aux ingrédients rares : truffe, caviar, oursin, fugu (poisson), homard dans des accords mets-vins sophistiqués.

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Une des deux chambres de l’appartement-suite de la Maison Owl. © Photos junya.ishigami+associates – Yashiro Photo Office

Et au fil de la soirée, dans cette lumière magique, une alchimie opère ; il se crée une atmosphère intime, presque familiale. On sent que l’amitié est ici une valeur capitale, présente dans chaque détail, comme les couverts de l’artisane Yuki Sakano ou les assiettes et bols en céramique de la potière Jiro Yoshida, deux artistes proches de Motonori Hirata. Les invités de son restaurant, le chef a décidé de les choisir de la même façon, et il faut montrer patte blanche par mail, ou être recommandé, pour venir dîner ici. Ce jour-là, lorsqu’il arrive, on se dit que l’on fait un peu partie de la famille.

Site web : maisonowl.com

Instagram : @maison_owl

A lire aussi : l’interview de l’architecte tokyoïte Junya Ishigami

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