
Sa mauvaise réputation lui colle à la peau. Pendant vingt ans, Oakland a tutoyé les pires classements de la criminalité. Mais depuis peu, de l’autre côté du Bay Bridge, le célèbre pont de San Francisco, Oakland affiche un nouvel optimisme et renoue avec son esprit rebelle et innovant. Dans la ville, symbole de la diversité américaine (près de 50 % de sa population est noire et latino), les lieux alternatifs engagés ouvrent à tour de bras.
« Tous mes amis créatifs vivent, créent, travaillent et performent là », explique Delila Hailechristos, fondatrice de ReLove, temple du vintage à San Francisco qu’elle vient de dupliquer à Oakland. « La musique, l’art, la scène mode sont à part dans le monde entier. Oakland est une ville radicale et le cœur de toute la baie. » Plus abordable que San Francisco, cette terre des Amérindiens, rejoints par une forte population afro-américaine dans les années 1940 et hispanique dans les années 1970, attire depuis longtemps les artistes désargentés. « Je l’ai découverte en 2005. L’énergie artistique battait son plein, un vrai laboratoire d’art expérimental, raconte Kimberly Johansson, fondatrice de la galerie Johansson Projects. Si la pandémie a fait du mal, les artistes y sont restés. Des gens d’ici et d’autres du monde entier s’y installent. Le style est plus nerveux qu’ailleurs, jamais standardisé. »


2. Fleurs au marché fermier du lac Merrit. – © Nicholas Albrecht
C’est la conséquence de son multiculturalisme. Ici l’esthétisme se fait militant. « La force d’Oakland tient dans la célébration permanente de sa diversité culturelle. Une énergie positive qui unit. Une ville où le sentiment d’acceptation donne une liberté d’être et d’entreprendre unique », confie Peter Gamez, président et directeur général de Visit Oakland. Et pousse sa population à créer sans limites. Lancé par le collectif Oakland Cannery et le peintre Arthur Monroe (1935-2019), à l’origine des premiers studios d’artistes dans les années 1970, le monde de l’art compte aujourd’hui plus d’une cinquantaine de galeries.


2. Vélo-cargo de livraison de tacos. – © Nicholas Albrecht
Enseignes et concept-stores sélectifs se multiplient. Dans un ancien salon de coiffure, Marco Verdin et Tai Raino-Tsui, fils d’un Salvadorien pour l’un, d’une Amérindienne pour l’autre, ont ouvert 3319. Un lieu à mi-chemin entre la boutique de mode vintage et la galerie d’art où se côtoient objets de grande et de petite valeur. Le duo organise aussi des performances d’upcycling en live et des curations d’objets d’art et de livres. Chez Two-Two, Cecilia (CC) Doan mêle pop-up, galerie et boutique autour d’une mode décalée de jeunes créateurs venus d’Asie. « Les gens aiment cultiver un sentiment d’appartenance et de connexion avec les autres, reconnaît-elle. Nous les aidons en favorisant aussi l’expression de soi. »
Défenseurs d’une « consommation durable », Jessica Moncada-Konte et Kori Saika Chen ont, eux, inventé leur lieu : Alkali Rye, une cave à boissons militante. « Nous venons tous deux de familles où l’engagement fait partie du quotidien, résume Jessica. Au moment où nous avons commencé à sourcer nos produits, nous avons été surpris du manque de représentation et de justice dans la manière dont fonctionne l’industrie des boissons. Alors nous avons eu envie de mettre en avant les fabricants sous-représentés. » Sur leurs étagères, se découvre Uncle Nearest, un whisky qui honore la mémoire de Nearest Green, le premier maître-distilleur afro-américain. A ses côtés, les marques Xila et Ghia, toutes deux créées et dirigées par des femmes, ou le flacon de vodka Tom of Finland, à la gloire de l’artiste iconique gay des années 1980. « A la différence des multinationales qui ont transformé San Francisco en zone gentrifiée, nous sommes des outsiders, nous créons de bons emplois, faisons circuler l’argent dans nos communautés. Un moyen, aussi, de redonner du sens à notre mode de consommation. »


2. L’atelier de couture de la boutique 3319. – © Nicholas Albrecht
Créer sa chaîne alimentaire militante et décalée, Geoff Davis, à la tête d’un nouveau restaurant, Burdell, y croit fermement : « Rien de ce qui se crée à Oakland n’entre vraiment dans les cases. » C’est ici que le chef, passé par quelques tables réputées et étoilées, décline sa version de la cuisine soul food. « Un genre mal connu, résumé trop souvent à la seule culture du sud des Etats-Unis et en cuisine fast-food. Ma vision est plus large, elle parle de cuisine de migration et d’influences. » Le meilleur exemple : son interprétation gastronomique du chicken waffle (gaufre au poulet), revu ici à la mousse de foie de volaille, peau de poulet croustillante et gaufre à la farine de maïs.

A Oakland, raconte Peter Gamez, « de l’ouverture d’un petit commerce aux luttes sociales, de l’écriture d’une pièce de théâtre à l’enregistrement d’un tube musical, tout est possible ! ». C’est ici qu’au milieu des années 1960 émergea le Black Panthers Party, mouvement révolutionnaire de libération afro-américaine, dont le siège et le seul musée au monde se situent à l’ouest de la ville. C’est ici aussi que les mouvements anti-apartheid et, plus récemment, ceux de Black Live Matters, résonnèrent plus fortement qu’ailleurs. Et que Kamala Harris, l’ex-vice-présidente du pays, est née.



