
Ce matin d’avril, le toussotement d’un homme barbu couvre le chant des mésanges dans le cimetière de St Michael the Archangel, dans le hameau de Littlington, Un magnolia en fleurs embaume. Ici gît Sir Charles La Trobe, mort en décembre 1875. C’est de cette sépulture que Virginia Woolf s’est inspirée pour trouver le nom du héros d’Entre les actes, son dernier roman paru en 1941. « Ce livre est une élégie au Sussex, explique la critique littéraire Maggie Humm. Une célébration du paysage et de la communauté rurale en tant qu’alternatives à la guerre. »
L’auteure de Mrs Dalloway (1925) avait l’habitude de randonner en solitaire dans cette région. Huit décennies après sa mort, les habitants s’animent encore à l’évocation de son nom. Ces collines qu’elle arpentait, nichées dans le massif calcaire des South Downs, s’étendent sur 670 kilomètres, d’une vallée du Hampshire jusqu’à Beachy Head, un promontoire de craie au-dessus de la mer. Comme les écrits de Virginia Woolf, leur charme est moins spectaculaire que délicat, discret. Dépeuplées d’arbres par les vents qui soufflent depuis la Manche, elles s’apparentent à d’épais duvets de verdure. Les Downs se traversent telles de grandes vagues qui montent et descendent, d’où l’on regarde des scènes bucoliques se dérouler sous un ciel généralement gris. Il émane de leurs rondeurs une forme de facilité, une sensation de douceur. C’est une campagne aux airs maîtrisés, plutôt que sauvage, mais dont l’étendue offre « l’espace d’y répandre son esprit », comme l’écrivait Woolf.



2. Le jardinier de Charleston.
3. Près de Little Talland House, à Firle.
Au village d’Alfriston, Nash Robbins tient depuis 2004 une grande librairie du nom de Much Ado Books. « Virginia Woolf utilisait le rythme de la marche pour formuler ses écrits, explique-t-il en tirant sur la manche de sa veste en tweed. Partout ici, on marche dans ses pas. » Ses rayonnages contiennent, selon lui, « entre 800 et 1 000 livres », rattachés à l’auteure locale ou au Bloomsbury Group(1), la troupe d’artistes à laquelle elle appartenait, avec le romancier E.M. Forster ou l’économiste John Maynard Keynes. Tous ont suivi Virginia Woolf dans le Sussex. « Elle est venue ici pour soigner une de ses terribles dépressions, poursuit le libraire. Pour elle, marcher était une source de réconfort. Elle a commencé à aimer cet endroit, non pas pour ses vertus médicales, mais comme soutien à son âme. C’était un sanctuaire. »
Quand nous confions notre intention d’étudier les lieux de la région qui ont inspiré les écrits de Woolf, les yeux de Robbins s’écarquillent. Très rapidement, son épouse, Cate Olson, rassemble une pile de livres qui « pourraient vous aider ». Dans Bloomsbury in Sussex, un fascicule de 16 pages paru en 1989, on apprend que celle qui s’appelait encore Virginia Stephen a découvert les environs en décembre 1910. Elle séjournait au Pelham Arms, un pub de la petite ville médiévale de Lewes où l’on déguste de nos jours des IPA locales et des burgers à la citrouille. Dans une lettre à Vanessa Bell, sa sœur et future peintre post-impressionniste, la romancière se dit « violemment en faveur » d’une vie à la campagne. En janvier 1911, elle acquiert une maison qu’elle baptise Little Talland House, dans le village de Firle, « juste en dessous des Downs ». Par beau temps, une petite fenêtre reste ouverte, comme pour mieux écouter les moineaux, tourterelles et passereaux qui assurent la bande-son de la région.
En 1911, la jeune femme partage ses jours entre sa maison londonienne et Firle. Elle y vit certains de ses premiers moments avec Leonard Woolf, l’homme qui lui donnera son nom de plume.



2. Little Talland House, Firle.
3. Nash Robbins, le libraire de Much Ado Books.
De l’intemporalité du paysage
En balade, le couple naissant s’aventure jusqu’à Beddingham, un hameau trois kilomètres plus loin. Il y aperçoit une élégante maison, entourée d’ormes. Il pend la crémaillère le 12 février 1912. « C’était le jour le plus froid depuis quarante ans, consigne Woolf. Toute la tuyauterie était gelée, les oiseaux mouraient de faim contre les vitres, certains étaient rentrés et s’étaient installés près du feu. » De cette ambiance, naît une nouvelle : La Maison hantée. En 2025, Beddingham est moins un village que quelques grappes de maisons couvertes de silex couchées au bord de la route A47. Mais de leurs fenêtres, les habitants voient le dôme vert du Mount Caburn, un des sommets du coin, souvent cité par Virginia Woolf dans son journal.



3. Alfriston, à deux pas de Much Ado Books.
A force de lui rendre visite, sa sœur Vanessa Bell et son mari Clive, critique littéraire, décident d’acheter une grande demeure à Firle en 1916. De nos jours, leur Charleston Farmhouse attire des visites quotidiennes d’amateurs de littérature, d’art et d’architecture d’intérieur. La foule est telle qu’il est difficile de s’imprégner de l’atmosphère des lieux. Sauf quand on est Kathy Crisp, chargée d’ouvrir les stores chaque matin, ou presque. « Chez moi, dans ma voiture, j’écoute toujours un podcast ou de la musique, raconte la quadra aux cheveux couleur paille, en faisant craquer le parquet sous ses souliers. Ici, je n’écoute jamais rien. Les vieilles maisons ont leur propre musique. » Elle entre dans une bibliothèque couverte de vieux livres aux tranches craquelées, rapportés de Londres par les Bell au début de la Seconde Guerre mondiale. Elle désigne une grande table en acajou, autrefois dans une pièce de King’s College, à Cambridge. « C’est un déjeuner autour de cette table qui a inspiré à Virginia Woolf son essai Une chambre à soi », précise-t-elle. A Charleston, nombreux sont les meubles à avoir été peints par Bell et d’autres figures du Bloomsbury Group. « On a l’impression qu’ils viennent de finir leurs journaux et sont partis se balader, murmure la guide, à l’entrée d’une salle de bains vert pâle. Ce sont leurs vraies chaises, leurs vrais meubles… » Interdiction d’y toucher. Ici, chaque meuble paraît léger, flétri. Au moindre contact, on craindrait qu’il se réduise en poussière. C’est aussi le cas à Monk’s House, à Rodmell, à dix kilomètres de là.
« C’était le jour le plus froid depuis quarante ans. Toute la tuyauterie était gelée, les oiseaux mouraient de faim contre les vitres »

Myosotis, tulipes et jacinthes
« Mrs Dalloway dit qu’elle irait acheter les fleurs elle-même. » Derrière le portillon qui ouvre sur le poétique jardin de Monk’s House, la célèbre première phrase du chef-d’œuvre de Woolf résonne encore. On remarque myosotis, tulipes aux couleurs vives, ail triquètre et jacinthes sauvages. C’est dans ce même village qu’elle a fait naître l’intrigue de La Veuve et le Perroquet. L’histoire d’une veuve venue récupérer un héritage. L’héroïne rencontre des avocats au 67 Lewes High Street. Le bâtiment de 1545, paré de rayures blanches et noires, abrite désormais une épicerie tenue par une patronne qui sourit peu mais vend des patates bios, des confitures locales et des tourtes au poulet. Quand la veuve du livre visite la maison léguée par son frère, elle est déçue. « Il y avait des trous dans la moquette, lit-on. Des rats couraient sur le manteau de la cheminée. De larges champignons poussaient à travers le sol de la cuisine. » Selon un guide nommé Brendan, cette description a pu être inspirée de Monk’s House au moment de l’emménagement des Woolf, en septembre 1919. Le premier soir, des torrents de pluie traversaient le rez-de-chaussée. Brendan, lui, plisse les yeux éblouis par le soleil en quittant la cabane où écrivait l’auteure. Elle l’avait voulue au fond du jardin, d’où elle pouvait contempler le Mount Caburn, au loin, des visiteurs en train de pique-niquer ou de jouer au bowling sur la pelouse. Selon lui, c’est cette vue que les personnages d’Entre les actes admirent tout au long du roman. The Abergavenny Arms, le pub du village, où son personnage de Miss La Trobe se console à la fin du récit, est toujours là, avec ses grosses poutres au plafond. Ses bénéfices sont censés permettre d’installer l’électricité dans l’église de Rodmell, visible du jardin de Monk’s House. Le livre décrit également des ormes, une carpe dans une mare. Les arbres sont morts de maladie, mais le guide Brendan indique la pièce d’eau d’un coup de menton.
Chez Virginia Woolf, l’eau symbolise la fluidité de l’être, rappelle Maggie Humm. La romancière s’est noyée dans les eaux du fleuve Ouse le 28 mars 1941. Le talk que l’universitaire n’a jamais donné à Much Ado Books devait finir ainsi : « Tristement, comme nous le savons tous, Woolf a décidé de mourir, non pas à la maison, mais dans la campagne du Sussex. »
(1) Le Bloomsbury Group, ou Bloomsbury Set, était un groupe d’artistes, universitaires et intellectuels britanniques, majoritairement diplômés de Cambridge et installés à Londres. Ils se réunissaient fréquemment entre 1907 et 1930 pour discuter de questions esthétiques et philosophiques d’un point de vue agnostique.



