
Les gestes sont précis, rapides. Une main pour rembourrer, l’autre pour suturer. Au fur et à mesure du mouvement de va-et-vient qu’elles exercent, la peluche victime de trop d’amour/d’une morsure canine/d’une bagarre, reprend forme. A Montréal, l’hôpital canadien Raplapla s’est donné pour mission depuis dix ans de ramener à la vie les doudous des petits et parfois des grands. Il n’est pas le seul. Le -1.Store propose à ses clients de « faire vivre leurs vêtements plus longtemps », en les faisant « réparer gratuitement » dans son atelier parisien. Depuis trois ans, Veja, la marque de baskets écoresponsables, place la réparation au même niveau que la création, en programmant l’ouverture d’une cordonnerie pour chaque nouvelle boutique. Vingt mille paires auraient déjà été remises en état. Un vrai défi, car le métier de cordonnerie se perd.
Ces habitudes, ces gestes, qui semblent aujourd’hui désuets, se transmettaient pourtant de génération en génération. Tout le monde raccommodait ou faisait rafistoler. Pour résister au quotidien, explique Alexia Tronel, consultante en développement durable, « nos grands-mères ne pouvaient pas se permettre de ne pas avoir des vêtements de bonne façon et savaient arranger la moindre anomalie. Le vêtement avait plus de valeur économique, et il fallait en prendre soin ». Et puis, avec le tout-jetable, le geste et le savoir-faire se sont perdus. Rendant le coût d’une réparation souvent plus élevé que le modèle neuf. Pourtant, 83 % des Français (1) se disent prêts à faire restaurer ce qu’ils ne peuvent plus utiliser. A retourner, parler fil et reprisage avec une retoucheuse. Pour les encourager, l’éco-organisme Refashion compte sur le Bonus réparation (2), une remise immédiate sur le montant de la réparation chez un professionnel agréé.

©Studio Veja
Privilégier le vécu
« Prendre soin des choses nécessite de nouer une relation émotionnelle avec elles », ajoute Alexia Tronel, avant de trancher : « Si l’on possédait moins mais mieux, on aurait une autre relation au vêtement. » Il s’agit de cultiver une « durabilité émotionnelle », se sentir responsable de sa garde-robe.
Sur les réseaux, l’emballement pour le visible mending donne un coup d’accélérateur à la tendance old is gold. Ce procédé démocratise l’art de cicatriser – 40,8 millions de vues sur TikTok – en le rendant visible. Donnant même à certaines reprises des allures d’œuvres d’art. Comme pour la manche de ce pull entièrement détricotée, remaillée par un jeu de tissage contrastant façon tartan. Ou ces simples petits trous de mites devenues constellations de couleurs grâce à des microcoutures apparentes. Le tissu cicatriciel se colore d’une multitude de fils aux teintes vives détonantes par rapport au reste du pull lui donnant une vraie singularité. De la poésie. Façon kintsugi, cet art de la résilience japonais qui consiste à restaurer un objet cassé en colmatant ses failles de poudre d’or. La réparation devient alors un territoire d’expression où le savoir-faire prend des allures de savoir-être.
« Si l’on possédait moins mais mieux, on aurait une autre relation au vêtement »
« Réparer n’est pas seulement une manière de prolonger la vie de mes vêtements, c’est aussi une façon de ralentir, pour apprécier les ressources que je possède et ceux qui les ont fabriquées. Et en général, je me sens toujours plus connectée à ce que je répare », analyse Charlotte Rose, auteure du compte @second.life.studio sur TikTok. Au-delà de l’accroc, la réparation invite à porter un autre regard sur l’existant, à le respecter et à le faire durer. A s’interroger sur le faire avec ce que l’on a. Une manière créative de valoriser l’histoire d’une pièce, de préférer celle qui a vécu à celle qui n’a rien vu.

Et d’être de son temps. Depuis 2013, elle est aussi parfois vécue comme un acte militant de résistance. Cette année-là, les huit étages du Rana Plaza, au Bengladesh, s’effondrent et ensevelissent des milliers d’ouvriers sous des décombres. Ce drame fut un point de rupture pour de nombreux activistes de la mode qui, en réaction, se sont lancés dans la réparation.
« La réparation intervient toujours à un moment de crise, un burn-out, un syndrome d’écoanxiété ou de solastalgie [une détresse psychique ressentie face aux transformations du paysage, ndlr] », explique Aurélia Gualdo, doctorante en anthropologie à l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales.
Et si rapiécer permettait aussi de se réparer soi-même ? Daniel Schmitt, responsable nouvelle vie chez Veja, l’a constaté maintes fois dans l’espace cordonnerie de la boutique bordelaise. Quand Lyphane, un Roubaisien de 25 ans, y a commencé son apprentissage, « il était timide et en rupture. En un an, il s’est transformé. Apprendre à faire des choses de ses mains lui a rendu sa dignité. »
(1) Refashion.
(2) Bonusreparation.fr



