Arrivederci Armani

Il était l’un des noms les plus reconnaissables de la mode. L’une des personnalités les plus libres. Giorgio Armani vient de s’éteindre à l’âge de 91 ans. Grand défenseur de son indépendance, le couturier Italien nous avait soutenu à notre lancement. Dans notre numéro 2, il nous confiait sa vision de la mode, et de celle qui lui survivrait. Un entretien que nous republions.

Il était l’un des noms les plus reconnaissables de la mode. L’une des personnalités les…

BEAU Magazine : Qu’est-ce que le beau vous évoque ?

Giorgio Armani : La beauté est éternelle. La beauté est transcendante. On la retrouve dans la nature, et le rôle d’un designer est d’essayer de la capturer en créant des pièces qui l’incarnent.

BM : Qu’est-ce que représente la mode pour vous, et quel rôle devrait-elle jouer dans la société ?

GA : Pour moi, la mode est une affaire très personnelle, et mon approche envers elle singulière. Nombreux sont ceux qui la considèrent comme une quête effrénée de tendances éphémères, la recherche perpétuelle et la gratification instantanée de la nouveauté. Personnellement, je préfère l’envisager en termes de style éternel. Ce qui me motive, c’est d’explorer cette idée et ce qu’elle peut apporter à notre société. Le flux incessant des produits et des tendances conduit au gaspillage et à l’excès. Nous devons ralentir, acheter moins et acheter mieux. En d’autres termes, accorder plus de valeur à ce que nous achetons.
gapersonal credit giorgio armani archive 8
Giorgio Armani en 2006 – Giorgio Archives

BM : La mode n’est-elle pas déjà en retard sur les préoccupations de son époque ? 

GA : Certainement ! C’est surtout la pandémie qui a mis en avant les défauts de l’industrie de la mode. Avant, nous parcourrions le monde, en nous engageant dans des activités souvent inutiles et, surtout, en produisant plus que nécessaire, sans réfléchir aux conséquences. Or le véritable luxe devrait signifier la fabrication d’objets durables, qu’on pourrait utiliser et apprécier longtemps. J’ai espéré que cette période sans précédent nous donnerait, à nous, les professionnels de la mode, l’occasion de prendre du recul et de reconsidérer notre comportement en tant qu’industrie. Mais, hélas, tout porte à croire que nous sommes en train de revenir à nos habitudes d’avant.

« L’indépendance doit rester la caractéristique fondamentale de la maison »

Giorgio Armani

BM : Qu’est-ce qui vous engage ?

GA : Avec ArmaniValues (1), la plateforme que nous avons lancée récemment, nous montrons de manière transparente et claire ce que nous avons accompli jusqu’à présent, et les défis et initiatives qui nous attendent, que ce soit au niveau sociétal ou environnemental. Je suis convaincu que ma position dans la mode implique des responsabilités. Quand j’ai fondé ma société, en 1975, je n’imaginais pas que mon nom deviendrait aussi connu dans le monde entier. Il me semble normal d’utiliser cette notoriété pour aider les autres – quelle que soit la forme que cette aide pourrait prendre, qu’il s’agisse, par exemple, d’œuvres caritatives ou du soutien à la lutte contre la pandémie [Giorgio Armani a fourni des fonds et produit dans ses usines des équipements de protection pour les travailleurs de la santé en première ligne, ndlr]. Je suis également investi pour la planète. Notre mission est de fabriquer des produits écoconçus en utilisant des processus durables. Je veux utiliser au mieux l’influence que j’ai acquise.

aos 9871
Collection P/E 2023 Emporio Armani

BM : Comment créer et se projeter dans l’après, compte tenu des incertitudes qui sculptent notre quotidien : la guerre, les pénuries, l’urgence climatique… ? 

GA : En étant passionné et en acceptant l’incertitude. J’ai traversé de nombreuses crises, notamment en grandissant pendant et après la guerre. Cela m’a donné la volonté et la détermination de toujours relever de nouveaux défis, avec créativité et optimisme. Car, en fin de compte, l’acte de création est avant tout une déclaration d’espoir. 

BM : « Etre à la mode » pourrait-il un jour devenir ringard ?

GA : Je n’ai jamais accordé d’attention aux tendances éphémères, car elles ne sont rien sans la personne qui les porte. Un vêtement ne peut être à la mode que s’il est porté et apprécié au quotidien. Si une pièce ne vit que dans les pages des magazines ou sur les podiums et pas dans la vraie vie, alors je ne pense pas qu’on puisse la considérer comme « étant à la mode ».

« La beauté est éternelle. La beauté est transcendante »

Giorgio Armani

BM : Le vestiaire racontera-t-il toujours l’histoire du genre ?

GA : Je n’ai jamais été très intéressé par les  conventions du genre. Dès mes débuts, j’ai voulu transcender ces barrières en démontrant que les garde-robes « masculines » et « féminines » ont beaucoup en commun. Modestement, ma principale contribution a été de concevoir la veste déstructurée, destinée aux deux sexes. A l’époque, on a qualifié mon approche d’androgyne. Aujourd’hui, le monde semble s’être rallié. 

BM : Quel vêtement transcendera le temps ? 

GA : Sans hésitation, la veste. Elle est étonnamment polyvalente et s’adapte à toute occasion, tout en donnant à son styliste la possibilité de s’exprimer et de structurer la silhouette de la  personne qui la porte. 

gapersonal courtesy of ga
Giorgio Armani – Giorgio Archives

BM : L’idée que vous vous faisiez à vos débuts d’un créateur a-t-elle beaucoup évolué ?

GA : Mes convictions restent les mêmes. Bien que le monde continue de changer de plus en plus vite, le rôle principal du styliste reste d’avoir une vision  esthétique et de la transmettre afin qu’elle résonne auprès de son public. On peut interpréter ce rôle comme on veut, mais l’objectif restera toujours celui-ci.

BM : Comment voyez-vous Armani après Giorgio ?

GA : L’indépendance doit rester la caractéristique fondamentale de la maison. Tout comme le fait que les marques perpétuent ce qu’elles ont toujours incarné, dans la continuité et la longévité, tout en s’adaptant à la modernité. Je suis convaincu qu’elles refléteront ces valeurs à travers le prisme de l’époque dans laquelle elles existeront. Comme elles l’ont  toujours fait.

« En enlevant le superflu, on obtient l’intemporel »

Giorgio Armani

BM : Qu’est-ce qui ne change pas et ne changera jamais ?

GA : L’élégance. Ma mère avait l’habitude de dire que, si vous souhaitez créer de la beauté, vous devez faire seulement ce qui est nécessaire. Laisser la place à l’essentiel. En enlevant le superflu, on obtient l’intemporel : le parfait tailleur-pantalon ; les fondamentaux veste et manteau ; l’ultime robe noire ; la polyvalente chemise blanche… Des pièces que la femme de 2053 portera encore, j’en suis persuadé. L’interprétation changera très probablement : les proportions, les volumes, les tissus, la façon dont elles seront combinées… Mais les bases seront toujours là, car elles sont solides et qu’elles ont résisté jusqu’ici à toutes
les turbulences et les époques.

BM : Quels conseils donneriez-vous à un jeune créateur ?

GA : Le talent est une chose, mais il n’y a pas de succès sans dévouement et sans travail acharné, ne sous-estimez jamais leur importance. Le succès ne vient pas facilement, quoi qu’on en dise. Ceci n’est qu’un mythe. Ayez confiance en votre vision. Et si vous avez quelque chose à dire, dites-le ! 

Beau Magazine N°13

Le monde change, et pour soutenir ce monde en devenir, BEAU Magazine fédère et raconte ceux qui agissent aujourd’hui.
Acheter le numéro

Tous les Portraits

Immergez-vous dans l'univers de BEAU Magazine avec notre newsletter. Une compilation d'histoires visuelles, un concentré de créativité directement dans votre boîte de réception, une fois par semaine.