« C’est alors qu’on a décidé d’enterrer les t-shirts », raconte Serge Haouzi, directeur artistique de l’atelier de Teintures de France. On est au milieu des années 2000, la mode est à l’allure rock, les vêtements se portent déchirés, troués, voire lacérés. Christophe Decarnin vient d’être nommé directeur artistique de la maison Balmain, il veut poser les bases de son style. Maître teinturier, spécialiste de l’ennoblissement textile, reconnu dans l’industrie de la mode, Serge Haouzi est celui dont on se passe le nom quand on veut expérimenter, délaver du denim ou repousser les limites des matières. « Il cherchait quelqu’un capable de rendre les matières plus délavées et vieillies par le temps. Je lui ai proposé d’enterrer dans mon bac à fleurs ses T-shirts, que je venais de teindre », explique Serge Haouzi. L’idée saugrenue s’avère payante. « On a sorti les pièces trois semaines plus tard, je les avais oubliées. Elles étaient dans un état pitoyable. Les vers avaient creusé des trous, mes teintures étaient complètement délavées. Sans paniquer, Christophe m’a conseillé alors de les laver, et le reste fait partie de l’histoire. Ses T-shirts troués ont ensuite été copiés et recopiés », raconte le maître teinturier.


2. Gravure denim au laser
Des récits d’expérimentation entrés dans l’histoire de la mode, Serge Haouzi en a à revendre. Avec Jean-Claude Jitrois, il invente un processus qui donne l’effet vieilli du denim à un pantalon en cuir. Pour une des collections de John Galliano, il crée une teinture spécifique avec une tasse de thé renversée. Où qu’il aille et quoi qu’il fasse, l’homme a toujours une idée. En vacances en Israël, près de la mer Morte, il s’amuse à teindre des soies de la maison Dior qu’il a emportées dans ses valises. « Je me demandais ce que le sel de la mer Morte pouvait créer comme effet. Alors j’y ai trempé ces soies et j’ai observé la décoloration induite par le sel. J’en ai également mis quelques-unes à sécher au soleil à l’air libre. J’ai fini par obtenir deux décolorations avec des effets vintage différents », se rappelle celui qui a commencé sa carrière en nettoyant les vêtements. Dans les années 1990, son entreprise se développe en lavant des costumes de scène. Opéra de Paris, Lido, Moulin Rouge, Disneyland… lui font confiance. Puis, Serge Haouzi se forme à la teinture auprès d’un maître teinturier. Il veut redonner leurs couleurs aux vêtements de scène trop portés. L’atelier devient vite étroit, il rachète une société, emménage chez Simone Teinturerie à Paris (12e), et sort progressivement du cadre stricto sensu du nettoyage pour aborder celui de l’ennoblissement textile. Il s’installe dans un atelier de création et se lance dans une recherche plus large autour du tissu, quitte à abîmer, voire à détruire.


Il rejoint Thierry Azerad, propriétaire de Teintures de France, et son espace de plusieurs milliers de mètres carrés à Bonneuil-sur-Marne (Val-de-Marne). L’épidémie de Covid bouleverse aussi leurs plans. Simone Teinturerie est réquisitionnée et transformée en blanchisserie hospitalière. Mais l’industrie de la mode continue et ne peut plus faire produire à distance. « Tout était fermé, mais on avait des demandes. J’ai donc tout transféré à Bonneuil, et investi dans des machines supplémentaires ». Laser, impression 3D, broderie… prennent place aux côtés des postes de teinture.

En quarante-huit heures, plutôt que trois semaines en Italie, les clients de Teintures de France peuvent recevoir leur prototype. Et même si la dimension de l’entreprise reste artisanale, elle est la seule en Europe à réunir toutes ces spécialités sur une même plateforme. Le chiffre d’affaires de la société passe de 2 millions et demi d’euros à 5 millions. Pendant que le secteur, lui, continue de sombrer. D’une centaine de teinturiers dans Paris et sa région, « il n’en reste plus que cinq, lâche Serge Haouzi, et je suis le dernier à délaver ». Lui, confie avoir franchi la barre des 6 millions et ambitionne les 15 millions d’euros d’ici trois ou quatre ans maximum. Pour y arriver, le professionnel a une nouvelle idée, pousser les murs et proposer un atelier à façon spécialisé dans le cuir, le prêt-à-porter et le denim. Du 100 % made in Paris. « Le client vient avec son patronage, et nous confectionnons, traitons ses matières, imprimons en 3D. On coud, on délave, on brode. Ici on peut tout faire sur place, inutile d’aller ailleurs », soutient celui qui ne part jamais en vacances sans quelques étoffes à travailler.


2. Deep dye pour Première Vision.
Aujourd’hui, avec les machines à impression 3D, plus besoin d’enterrer un T-shirt et de le laisser trois semaines à côté des vers de terre pour le vieillir. « Grâce à la 3D, au département création, on peut obtenir un effet sali, mais aussi brûlé ou rouillé. » Sa machine de délavage à l’ozone ne consomme ni eau ni produits chimiques. Le Géo Trouvetou du textile pratique aussi la teinture végétale, nettoie ses eaux avant de les rejeter et développe sa propre station d’épuration…
Car l’homme est passionné, atteint de cette folie douce qui pousse à se dépasser dans son art, à placer le curseur toujours plus loin et à partager. Pour le n° 9 de BEAU Magazine, il a imaginé une couverture en 3D (1), « une première mondiale ! », s’est-il enthousiasmé. Ses 42 salariés le suivent depuis quinze ans, ses deux filles prendront la relève, et depuis deux ans, les étudiants de l’Institut français de la mode peuvent venir produire gratuitement leurs collections chez lui. « Un jour, une étudiante, à qui je faisais déjà un prix, est venue teindre des éléments et délaver du denim. A midi, elle a sauté le repas. C’était produire sa collection ou déjeuner. Je l’ai écoutée et je lui ai dit que c’était cadeau. D’autres ont suivi. Alors au bout d’une dizaine de commandes, leur professeur m’a appelé. On a sympathisé et je suis devenu partenaire officiel. » Généreux et judicieux, car ces jeunes seront ses clients demain.
(1) Tirage réalisé numéroté de 1 à 100 en vente sur le site beaumagazine.fr
site web : lesteinturesdefrance.com




