J’ai toujours adoré le début de Jeremiah Johnson (1972) de Sydney Pollack. Quand la chanson commence : « Jeremiah Johnson dans ma montagne s’en est allé pour chercher l’aventure et l’oubli de son passé », j’ai toujours une envie irrésistible d’enfiler mon manteau et mes bottes et de m’en aller dans la montagne pour oublier mes erreurs et les horreurs du Monde. Mais dans la vraie vie, je ne sais ni monter à cheval, ni chasser, ni me battre et à peine allumer un feu, alors je préfère laisser Robert Redford y aller parce qu’il fera face, je le sais. Parce c’est un homme bien, un homme courageux et droit, un homme en qui j’ai confiance et qui jamais ne me déçoit, sauf en de très rares occasions. Un homme qui, je le sais, n’est pas si différent des personnages qu’il incarne. Et s’il y a une leçon à tirer de toute cette aventure, je suis sûre qu’il me la communiquera. Alors je me réinstalle dans le canapé et je le regarde gravir l’ouest de la Montagne. Sa beauté blonde volontairement ébouriffée et son regard azur, à l’unisson de ce sublime film-paysage sur la wilderness américaine et ses illusions (en haut, la vie n’est pas tellement mieux qu’en bas car la morale s’y dissipe aussi), n’ont pas grand intérêt dans la situation de survie qui l’occupe et ne m’ont jamais troublée. L’intérêt vient d’ailleurs.
Redford a toujours souffert, a-t-il souvent confié, dans sa vie de comédien, d’incarner cet être symétrique et lisse qui a l’air de sortir de Yale alors qu’il est plus rebelle que son look de jeune premier ne le laisse penser. Robert Redford naît en 1936 dans un quartier de Santa Monica, en Californie, d’un père comptable et d’une mère au foyer qui l’encourage dans son intérêt pour les arts. Il reçoit une éducation stricte de laquelle il s’affranchit en développant, très tôt, une tendance pour l’école buissonnière. Il est tout de même reçu à l’université de Boulder, Colorado, grâce à une bourse, pour y suivre des cours d’art plastique. Il y découvre aussi l’alcool, qui ne fait pas bon ménage avec son caractère indépendant, et perd sa bourse. Sa mère décède à peu près au même moment et, ne s’entendant pas avec son père, Robert Redford décide de partir à Paris où il étudiera aux Beaux-Arts avant de rejoindre l’Espagne et l’Italie et de rentrer, en 1957.


2. Robert Redford au Sundance festival à Londres.
D’aucuns disent que ce voyage lui a permis de prendre de la distance avec le fameux « rêve » national. A son retour, Robert Redford s’inscrit à la très classique American Academy of Dramatic Art. Le minimalisme et le naturel y sont de mise, loin des techniques nouvelles de l’Actors Studio qui préconisent de vivre le rôle plutôt que de le jouer. Redford le taiseux, le rêveur n’est pas de cette école. Lui ne lâche prise qu’en travaillant beaucoup son personnage en amont. Conscient que son physique avantageux peut le laisser à la surface de la carrière d’acteur qu’il souhaite, il fait le pari d’un jeu toujours légèrement en retrait, qui donne à penser plutôt qu’à voir et lui confère une aura de mystère autant que la réputation d’acteur sérieux et fiable. Ses qualités de sobriété et son fameux regard silencieux, séduisent le futur réalisateur Sydney Pollack en 1962 sur le plateau de La guerre est aussi une chasse, film indépendant condamnant les horreurs de la guerre. Redford, déjà, choisit d’incarner des personnages jamais très loin de ses préoccupations.
L’assassinat en direct de Kennedy en 1963, celui de Martin Luther King en 1968, l’élection de Nixon ou encore le massacre de My Lai au Vietnam font durablement trembler et fissurent les fondations du rêve américain. Pendant cette décennie, Redford choisit d’incarner des personnages victimes de cette violence exacerbée par un capitalisme décomplexé. Dans Daisy Clover (1965), Redford est un acteur star bisexuel Wade Lewis, vidé de sa substance par une industrie du cinéma prête à tout pour l’argent. Dans Propriété interdite (1966), il incarne Owen Legate, cadre terne et impuissant d’une compagnie de chemin de fer chargé de virer les cheminots d’une petite ville du Sud. Enfin dans La poursuite impitoyable (1966), il joue un condamné qui s’évade et se retrouve pourchassé par des habitants déchaînés, défendu par un Marlon Brandon en shérif qui tente de faire régner une loi qui n’a plus de sens. Vient ensuite la rencontre avec Paul Newman dans Butch Cassidy and the Sundance Kid (1969) où les deux acteurs tentent de raviver le frisson des outlaws de l’Ouest. Ils braquent pour braquer, s’amusent, tirent pour tirer, mais finissent abattus par la garde civile, bien loin de leur mythologie supposée.
Si l’alchimie est bien réelle entre les deux comédiens et si le film propulse Redford au rang de star nationale, la possibilité d’un « toujours plus loin, plus librement » est bel et bien close.
La quête d’une ultime solution au cauchemar prendra justement corps dans Jeremiah Johnson (1972). Peut-être qu’un retour à une vie sauvage pourrait rouvrir le champ des possibles ? Mais à part « suivre le bon vent », comme dans la chanson du film, et chasser le castor pour toujours, il n’y a pas vraiment d’issue, même si c’est précisément cela qui semble enviable dans cette fresque d’initiation. L’année suivante, toujours avec Sydney Pollack, il tourne Nos plus belles années avec Barbra Streisand, l’histoire d’un amour impossible entre une étudiante communiste de Brooklyn et un étudiant bourgeois et apolitique. Redford aura bien du mal à composer avec ce rôle d’homme qui ne s’engage pas…
Il se réinvestit dans la chose publique, avec The Candidate en 1972. Il y figure un écologiste candidat à la sénatoriale qui découvre qu’il n’y a pas de vérité en politique mais seulement des mensonges et de la corruption.
En 1975, Redford monte sa société, Wildwood Enterprises, pour produire en toute liberté des films à dimension politique. Il y aura en 1975, Les trois jours du Condor de Sydney Pollack, dans lequel un employé de la CIA est poursuivi par ses propres employeurs. Puis Les hommes du président (1976) sur le scandale du Watergate où Redford se détache de son rôle de héros magnifique. Journaliste, espion ou homme qui murmure à l’oreille des chevaux, il devient celui qui explique les problèmes du monde et propose des solutions, comme le courage ou la vérité.
Robert Redford représente pour nous ce qu’il est toujours : beau, courtois, engagé, courageux et vaillant.
L’immersion dans les grands espaces au moment de Jeremiah Johnson correspond à une période où Redford cherche une vie loin des lumières de Hollywood et à s’investir plus dans l’écologie. Il rachète des centaines d’hectares pour les préserver des promoteurs, près de Parkway, dans l’Utah, et y fonde le Sundance Institute pour soutenir le cinéma indépendant. Puis le Sundance Festival en 1985 qui drainera tout ce que ces dernières décennies ont de meilleur en termes de pellicule. Robert Redford invite aussi en 1989, en pleine fin de guerre froide, des scientifiques russes et américains à venir parler du réchauffement climatique. Il s’adresse à l’Onu sur ce même sujet en 2012. Le Sundance Moutain Resort a été vendu à de nouveaux propriétaires « écoresponsables » il y a quelques mois et le Sundance festival vient d’être délocalisé à Boulder dans le Colorado, l’Utah et le festival « ne partageant plus les mêmes valeurs » d’inclusion et de sauvegarde de l’environnement et des arts.
Redford prend encore la tangente en 1986 dans Out of Africa, chef-d’œuvre romantique signé Pollack avec Meryl Streep dans le rôle de Karen Blixen. Il y incarne un chasseur libre-penseur écoutant Mozart en pleine jungle, récitant du Coleridge et refusant de s’enchaîner à une seule histoire d’amour.
A ce propos, parlons un peu de ce que peu de critiques masculins ont relevé : dans tous ses films, Redford est en empathie avec les femmes. Dès leur première rencontre, il apprend à Karen Blixen à tirer, à piloter un avion et à utiliser une boussole, si bien qu’elle n’aura plus peur de rien et pourra faire face à tout. Quand on y pense, on se souvient qu’il refait les lacets de Barbra Streisand qui rentre du travail, malmène un peu Faye Dunaway mais s’en excuse, explique à Natalie Wood qu’elle n’a pas besoin de s’humilier pour le séduire, ne fait que « proposer » à Demi Moore, et ne réagit qu’à moitié quand une Jane Fonda lui fait du rentre-dedans. Redford ne maltraite pas les femmes, ne les force pas, ni physiquement, ni psychologiquement et ne surjoue jamais la virilité. En cela il est extrêmement contemporain et toutes celles qui l’ont vu un jour à l’écran lui en savent gré.

L’acteur signe son retrait de la vie publique avec trois dernières évasions dans lesquelles il ose se montrer dans la vulnérabilité de son grand âge : une dernière valse amoureuse avec Jane Fonda dans Nos âmes la nuit (2017), une dernière randonnée avec un camarade sur le sentier des Appalaches dans Randonneurs amateurs en 2014 et une dernière houle seul sur un bateau pour un dernier plongeon dans le sens de l’existence avec All Is Lost (2013). Un Redford qui échappe par sa lucidité et son rythme serein, à une mortifère nostalgie – voir à ce sujet L’Amérique de Robert Redford de Jacques Demange (2020, éditions Lettmotif). Et représentant pour nous ce qu’il est toujours : beau, courtois, engagé, courageux et vaillant.





