Le pouvoir de l’apparence

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L’artiste et activiste Emerson Munduruku, alias Uyra Sodoma. – © Ricardo Oliveira
Utiliser son corps pour véhiculer un message politique en faveur de l’inclusivité, de l’écologie ou encore de l’égalité en l’arborant littéralement. Cette fusion de l’art et de l’engagement invite chacun à s’impliquer et à s’interroger sur la notion de beauté.

Uyra Sodoma n’a pas de genre et le revendique : « Est-ce qu’un arbre est féminin ou masculin ? ». Ornée de plumes, de feuilles, de coquillages, de brindilles, cette créature sublime aux mille couleurs, mi-végétale mi-animale, est l’alter ego d’Emerson Munduruku, biologiste indigène trans et non binaire. Parfois, elle prend l’apparence d’un serpent de feuilles qui se déplace en ondulant comme le sinueux fleuve Amazone ; échoue sur un amas de bouteilles plastiques. L’esthète vit à Manaus, territoire situé au Brésil, en plein cœur de l’Amazonie centrale. I·el raconte « la dégradation de la nature et la violence sociale », selon ses mots. A travers des photos, des performances et des vidéos (visibles sur YouTube), Uyra protège les rivières, la terre, les arbres, bref, la vie. Son message est limpide : l’humain et la nature ne sont qu’un. « J’habite l’Amazonie, je fais partie d’elle, nous sommes un amas de racines », explique-t-i·el en vidéo.

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Emerson Munduruku, alias Uyra Sodoma – © Ricardo Oliveira

Lorsque son visage n’est pas grimé, Emerson Munduruku anime aussi des ateliers auprès de la jeunesse brésilienne pour apprendre à protéger l’environnement. Ses apparitions connaissent un écho international. Au Brésil encore, la coiffeuse de mode et artiste Janice Mascarenhas utilise aussi son apparence pour représenter sa culture. Sur un cliché, elle se montre avec de longues tresses habillées de masques en terre : « J’associe souvent l’argile aux cheveux pour créer des sculptures qui mélangent textures organiques et formes artistiques. Dans la tradition yoruba du Candomblé (une des religions afro-brésiliennes les plus populaires au Brésil, ndlr), on pense que les humains viennent de l’argile et que les cheveux sont le lien entre la vie et la mort », explique-t-elle. Entre ses doigts, ses cheveux s’animent. « Le corps et la coiffure ont un impact visuel immédiat et une résonance culturelle puissante. Ils sont capables de provoquer une émotion profonde et de remettre en question les normes sociétales. » Le corps devient son terrain d’expression commun et familier. « Cette fusion de l’art et de la vie quotidienne invite le public à s’engager profondément en favorisant des récits inclusifs », écrit-elle.

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La coiffeuse de mode et artiste Janice Mascarenhas – © Pedro Pinho

Parer, farder, sculpter, maquiller, ces gestes peuvent-ils avoir une portée politique ? Eszter Magyar en est convaincue. Pendant douze ans, cette make-up artist sur des productions mode a adoré son travail, « parce que c’était une façon plus libre d’appliquer le maquillage ». Jusqu’à ce que plusieurs expériences la poussent à politiser son geste. « Sur une séance photo, une des cheffes m’a lancé devant une mannequin qui avait 15 ans : “Je me fiche de ce que tu fais, arrange-la et rends-la jolie”.» Pour la maquilleuse, c’est une claque : « Le point de départ de ma réflexion sur ce qu’est la beauté, à qui elle est destinée, et qui nous raconte que nous ne suffisons pas telles que nous sommes. » Elle choisit de changer sa relation au maquillage et lance le compte Instagram @makeupbrutalism. Un projet artistique. Elle y publie des parties de son visage en gros plan, les marquant parfois de questions. « Les gens se sont mis à répondre sans que je leur demande. Ce qui était très intéressant, c’est que nous n’étions pas d’accord. Cela en a énervé plus d’un, et cela a aussi rappelé à d’autres le droit de pouvoir penser différemment. » L’artiste aujourd’hui exposée note que de nombreux acteurs du monde de l’art se demandent encore comment considérer son travail. Est-ce vraiment une œuvre ? « Comme si l’image du corps féminin ne pouvait être réduite qu’à sa portée esthétique et n’avait vocation qu’à séduire », confie-t-elle. A être jugé.

« le travail des apparences est loin d’être futile, c’est une prise de position éthique, philosophique, sexuelle »

Lila Neutre, photographe, artiste-chercheuse

L’artiste non binaire Alok Vaid-Menon, poète et artiste, en sait quelque chose. L’humoriste qui s’engage pour dégenrer les systèmes de pensée, et qui comptabilise 1,2 million d’abonnés sur Instagram, a fait les frais du harcèlement sur les réseaux sociaux. A cause de son combat et de son apparence. Avec barbe et rouge à lèvres, Alok raconte dans l’un de ses spectacles comment le chemin pour passer de « rire d’ellui » à « rire ensemble » a été long et parfois douloureux. Son message aurait pu ne jamais être entendu.

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1. Photo Lila Neutre
2. Photo Lila Neutre

Lila Neutre, photographe et diplômée de l’Ecole nationale supérieure sur la photographie d’Arles, travaille sur les « corps performatifs, bavards, ceux qui sont portés en étendard, travaillés comme tels » et met en garde sur le côté « clown » qui risque d’invisibiliser le message. « C’est un processus bien connu en sociologie qui s’appelle la commodification et qui a été développé par le sociologue britannique Dick Hebdidge dans son livre Sous-Culture, le sens du style(1), rappelle-t-elle. Il définit la manière dont la frange dominante d’une société déconstruit ces postures d’opposition pour les reléguer au statut de divertissement passager et superficiel. » Dans le mouvement punk comme dans celui du voguing, « le travail des apparences est loin d’être futile, défend Lila Neutre – également auteure d’une thèse intitulée “Le corps social comme dispositif de résistance, l’apparence comme poétique de survie” – c’est une prise de position éthique, philosophique, sexuelle. » Que le système capitaliste aurait tendance à dévorer et à « régurgiter en produits de consommation ». Elle, veut continuer de dire la « profondeur de la surface », regarder, considérer avec le plus grand sérieux le sujet méprisé. C’est aussi le sens de son dernier projet. Dans « Twerk Nation » (2), Lila Neutre s’intéresse au monde du twerk dans une perspective afro-féministe. Mais le sérieux n’exclut pas la joie : son travail saisit le bonheur qu’ont ses personnages de « se mettre au monde », selon ses mots. C’est sans doute cette jouissance communicative qui les rend si séduisants.

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