Dix sur Dys

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Une Dyslexic University, l’idée révolutionnaire a germé dans l’esprit du milliardaire anglais Richard Branson, lui-même dyslexique. L’établissement virtuel qui valorise ces compétences alternatives pourrait intéresser de nombreux secteurs à la recherche de cerveaux capables de penser hors des sentiers battus.

Et si les « dys » étaient l’avenir de l’humanité ? En tout cas, le milliardaire britannique Richard Branson, 74 ans, lui-même dyslexique et fondateur du groupe Virgin, en est persuadé. Grâce à sa capacité à penser outside the box (hors des sentiers battus), comme disent les Anglo-Saxons, il a suivi sa propre logique. Celle-ci l’a conduit, en partant de la musique, à déployer son activité dans la distribution, jusqu’à créer sa compagnie aérienne et à fonder un empire. Cette capacité, il en est sûr, provient de sa dyslexie. Un trouble de la lecture et de l’écriture qui nécessite de trouver d’autres chemins pour apprendre.

Alors, avec Kate Griggs, une compatriote entrepreneuse sociale qui a fondé l’ONG Made by Dyslexia, Richard Branson a ouvert en septembre 2024  une Dyslexic University. En épluchant la littérature, le duo a fait un constat : les dyslexiques obtiennent des résultats médiocres aux tests d’intelligence standards, mais ils montrent une créativité et des compétences communicationnelles bien plus développées que la moyenne. « On sait que les “dys” structurent leur apprentissage autrement, en empruntant d’autres canaux. Ils vont adhérer aux cartes mentales par exemple, les représentations en arborescence fonctionnent bien également. En ce sens, leur pensée est différente », explique Laetitia Branciard, vice-présidente de la Fédération française des Dys (FFDys). Les grandes entreprises, de Microsoft à HSBC en passant par EY (Ernst & Young), ainsi que toute l’industrie des jeux vidéo l’ont compris et raffolent de ces profils atypiques capables de raisonner autrement. « Aux Etats-Unis, la Nasa publie des offres d’emploi en spécifiant qu’elle recherche des ingénieurs dyslexiques, relève Laetitia Branciard. Ce n’est pas de l’altruisme de sa part, elle y voit réellement un intérêt pour son secteur. » Ces recrues sont effectivement dotées d’une capacité d’adaptation plus grande, grâce à leur habilité à emprunter des chemins de traverse pour résoudre des problèmes. Richard Branson souhaite que le monde prenne conscience de « la brillance du mode de pensée dyslexique ». Grâce au lobbying opéré avec Kate Griggs, ils ont obtenu l’intégration de ce terme dans les dictionnaires anglophones, et LinkedIn le propose désormais parmi les compétences à épingler. La vice-présidente de la FFDys se veut plus mesurée. « La pensée dyslexique, explique-t-elle, n’a jamais été validée par les neurosciences. Notre comité scientifique s’intéresse aux choses prouvées. Or, là, nous ne pouvons pas suivre cette notion. » Les dyslexiques pensent autrement, mais celles et ceux qui parviennent à développer leurs capacités d’apprentissage ont un point commun : le fait d’avoir bénéficié d’un très bon accompagnement et d’avoir été valorisés dans leur cercle familial. 

Car le récit est le même chez tous les dyslexiques, les dysphasiques (dont le langage est affecté) ou ceux atteints de dyscalculie ou de dysorthographie. L’école est un enfer, aucun apprentissage n’est adapté. Les plus chanceux, grâce à des séances d’orthophonie, d’ergothérapie ou de psychomotricité et des équipements adaptés (comme la lecture sur tablette ou le recours à un ordinateur pour rendre ses devoirs et prendre des notes), peuvent suivre une scolarité classique. « C’est un fonctionnement différent du cerveau, les neurosciences nous ont permis de comprendre que les zones étaient constituées autrement. On sait maintenant que tous les dys qui sont accompagnés peuvent être performants », précise Laetitia Branciard. C’est ce que compte faire passer celui qui est allé aux limites de l’espace avec sa compagnie Virgin Galactic, celui qui, à l’école, était jugé sur des critères conventionnels – « ce qui m’a fait me sentir stupide », raconte-t-il.

« La demande pour des compétences traditionnelles décline, alors que la demande pour les compétences incarnées par la pensée dyslexique augmente, car celles-ci ne peuvent pas être reproduites par les IA »

Richard Branson

Avec la Dyslexic University, Kate Griggs et Charles Branson ont l’intention de contribuer à améliorer l’intégration et à jouer le rôle de pépinière. D’où l’intérêt d’un plan en quatre étapes mis en place par l’université. Leçon n° 1 : normaliser la pensée dys au sein des gouvernements, institutions, entreprises et, globalement, dans la société. Leçon n° 2 : que toutes les organisations incluent dans leurs bonnes pratiques l’identification des dys. L’université fournit des tests gratuits et des outils numériques de facilitation du quotidien à leur égard, utiles pour développer leur pensée dyslexique. Enfin, concevoir de nouveaux tests de compétences, pour qu’ils incluent mieux celles qui ne sont pas à la portée de l’intelligence artificielle, telles que la créativité, la capacité à communiquer, à explorer et à évaluer des solutions.

En 2022, plus de 100 000 instituteurs de New York ont suivi une formation développée par Made by Dyslexia, pour mieux comprendre et accompagner les enfants dys. Désormais, ce module est intégré à l’université. Car c’est la particularité de cette fac d’un nouveau genre : elle est destinée aux dys et non-dys. « Dyslexic U crée une gamme de cours couvrant un large éventail de professions, qui aident à comprendre la pensée dyslexique et comment elle peut accélérer le secteur », explique Kate Griggs dans sa présentation. Des cours d’une heure, destinés à toutes les personnes qui s’intéressent à cette pensée, pour élargir leur palette de compétence.

Le déclencheur de cette envie de créer une université dédiée a été l’émergence de l’intelligence artificielle, qui modifie les besoins des entreprises. Selon Richard Branson, « la demande pour des compétences traditionnelles décline, alors que la demande pour les compétences incarnées par la pensée dyslexique augmente, car celles-ci ne peuvent pas être reproduites par les IA ». Mieux encore, les leaders de la pensée dys assurent qu’elle pourrait être salvatrice pour la planète. Et de citer Erin Brockovich, connue pour sa lutte contre la pollution des eaux potables à Hinkley, en Californie, et dyslexique.

Selon le Forum économique mondial de Davos, une grande proportion des personnes travaillant dans le développement durable sont atteintes de troubles dys. Et ce n’est pas un hasard : leur appréhension des problèmes environnementaux serait différente. Anthony Hobley, codirecteur exécutif de Mission Possible Partnership, développe cette idée : « Les personnes dys sont les penseurs systémiques naturels de l’humanité. Je crois qu’un petit nombre d’êtres humains sont programmés pour se soucier de la situation dans son ensemble et de l’avenir dans le cadre de notre stratégie de survie collective. » Sa théorie ? Il serait possible d’explorer de nouvelles voies pour adapter la société au changement climatique, et trouver des solutions durables en constituant des équipes composées de personnes aux capacités cognitives complémentaires. A condition de savoir les repérer et les aider. 

 

Site web : madebydyslexia.org/dyslexicu            

Photo d’ouverture : DyslexicU Merch

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