Aux arbres, et cætera

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Roberto Chavarro
Depuis quarante ans, en Colombie, une famille a entrepris de faire revivre une forêt. Avec des espèces locales, en laissant venir tous les animaux et en accueillant visiteurs et scientifiques intéressés. Leur fierté : Rogimata, devenue l’une des réserves de biodiversité les plus riches du pays.

« Les voisins disaient qu’on était fous d’investir ici », se souvient Roberto Chavarro, 83 ans, en s’agenouillant devant une plante qui pointe de terre. Le vieil homme s’apprête à s’enfoncer dans son domaine, paire de jumelles au cou et téléobjectif à la main. Ici, c’est Rogitama, sa réserve de 29 ha que ce retraité reforeste avec sa famille depuis quatre décennies, dans le département du Boyacá, à trois heures de Bogota, la capitale colombienne.

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Un colibri cyanotus.

Ce lieu était une utopie. Un rêve que ce médecin anesthésiste a transmis à sa femme infirmière Ginette, alias « la patronne ». Au point qu’un jour de 1982, ils vendent leur maison, s’installent à Tunja, pour continuer à exercer leur métier, et contractent un crédit. Des producteurs de céréales leur laissent « pour presque rien » ces friches abandonnées. La terre est morte, les arbres aussi. Des années d’agriculture ont dévasté les sols. Personne ne croit à leur projet de reforestation. « Quand on a commencé à creuser, il n’y avait que de la pierre, c’est vrai que ça s’annonçait compliqué », reconnaît-il. Mais le couple ne se décourage pas et emporte avec eux leurs trois enfants, Tadéo, Marisol et Isabel, et donne comme nom à la réserve la première syllabe de chacun des prénoms de la famille. 

« On a mis quarante ans pour créer cet endroit, et il faudrait moins d’une semaine à l’homme pour
le faire disparaître »

Roberto Chavarro 
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1. Roberto Chavarro dans son jardin fleuri. 
2. Awad Neme avec son fils Rio, explique l’évolution du processus de reforestation sur le domaine de son beau-père Roberto.
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Isabel Chavarro inspecte la pépinière.

Avec l’aide de leurs parents, frères, sœurs et cousins, la famille se lance le défi de rétablir la faune et la flore locales. Et même d’aller encore plus loin : faire revenir le Manas, cours d’eau qui coulait autrefois dans la région, avant que l’agriculture intensive ne l’épuise. Rogitama occupe tout leur temps libre. La semaine, ils creusent. Le week-end, ils plantent. Dans les zones rocheuses, où il est impossible de semer, ils créent des fosses qu’ils remplissent de déchets organiques récupérés au marché du village. « Un travail quotidien, mais lorsqu’on est respectueux et généreux avec la terre, elle devient meilleure de jour en jour. » Les trois premières années, rien ne prend ou presque et finit par se faire dévorer par les lapins. Les Chavarro s’entourent alors de spécialistes, de biologistes et de scientifiques pour comprendre les spécificités de chaque espèce et en prendre soin. Les experts non plus n’y croient pas. « Ils nous donnaient des conseils, mais répétaient qu’on avait perdu notre argent. » A l’époque, les variétés indigènes sont absentes des pépinières ou coûtent trop cher. « On ne trouvait que des plantes exotiques à acheter », reprend Roberto en pointant du doigt des acacias d’Australie et des cyprès du Mexique. « La famille Chavarro a été pionnière dans la préservation et la restauration des arbres au niveau individuel », déclare avec admiration Alcibiades Escarraga Saavedra, biologiste du département. Grâce à eux, les espèces locales deviennent plus faciles à trouver. Roberto enjambe une jeune pousse qui fait obstacle et s’émeut, « il y a ici certaines espèces très menacées ». Tout d’un coup, il s’immobilise. « Un écureuil pointe son nez, vous le voyez ? Il prend son petit-déjeuner », s’amuse-t-il. 

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1.-2. Différentes espèces de plantations poussent sur le domaine.
3. Un écureuil déguste une fleur d’abutilon.

Dans le brouhaha des chants d’oiseaux et de la forêt luxuriante qui prospère autour, des dizaines d’espèces d’arbres cohabitent ici. Des myrtes, des guanos, des tunos, etc. Près de 160 espèces de lichen ont été répertoriées, dont trois complètement inconnues de la science. Tout un écosystème. En 2003, le site devient la septième réserve naturelle officielle de Colombie. « Ils ont beaucoup apporté à l’académie des sciences, à la recherche, explique Alcibiades Escarraga Saavedra avec enthousiasme. Et ils ont renforcé la sensibilisation au sujet de la biodiversité dans la région. » Selon des ornithologues colombiens, le domaine est même devenu un refuge pour les oiseaux. Plus de 180 espèces y ont été observées, dont la Paruline du Canada, en voie de disparition. Roberto lève la tête, regarde le ciel. Un oiseau. Un bel oiseau rouge et bleu. Clic, une photo. Et c’est reparti. La famille a une astuce pour les attirer. « Leur laisser à manger. Alors, on ne touche pas aux mûres ni aux framboises, aux bananes et autres arbres fruitiers. Tout ce qui pousse est pour les animaux. » Isabel, la cadette de 34 ans, et son conjoint Awad Neme ont développé des activités touristiques au sein de la réserve. Aux yeux d’Isabel, il était important de consolider le projet familial. « Je tenais à rester vivre ici et ouvrir Rogitama au public, pour que ce dernier constate qu’il est possible de transformer le paysage positivement », explique celle qui organise des randonnées et des observations guidées d’oiseaux. « Le lieu est devenu une salle de classe vivante. On y vient découvrir notre processus de reforestation, apprendre à connaître la faune et la flore locales, et on repart avec l’idée de le reproduire chez soi. » En plus des promenades instructives, elle propose désormais un hébergement sur place, dans la belle maison colorée de la réserve, pour profiter du cadre jusqu’à la nuit tombée. Cette activité permet aussi de pérenniser le lieu et lui génère désormais des revenus. Et parce qu’elle a constaté que les visiteurs étaient à chaque fois sous le charme, la famille Chavarro sort aussi régulièrement de sa réserve. Elle tient des conférences dans les universités, présente son projet de vie, sensibilise à la reforestation. « Nous avons mis quarante ans pour créer cet endroit, et il faudrait moins d’une semaine à l’homme pour le faire disparaître », dit Isabel non sans ironie.

Pour reboiser une forêt en France

La forêt française est la quatrième plus grande forêt d’Europe : près de 17 millions d’hectares, soit près d’un tiers du territoire hexagonal. En outre-mer, les forêts représentent plus de 8,2 millions d’hectares, soit plus d’un tiers de la forêt française. Environ 75 % des forêts françaises sont privées.

Combien coûte une forêt ? Prix moyen de vente des forêts : 4 630 €/ha en 2022. Ce prix est en progression constante depuis 1997 (2 180 €/ha), mais généralement les prix oscillent entre 500 € et 20 000 €/ha. 

Comment trouver une forêt à vendre ? Pour investir dans une forêt, il existe des sites spécialisés, comme laforetbouge.fr ou ma-propriete.fr. Il peut aussi être intéressant de se tourner vers des terres agricoles libres (disponibles) ou des terrains de loisirs, comme l’a fait la famille Chavarro. Enfin, il ne faut pas hésiter à se rapprocher des notaires  ou des professionnels spécialisés dans la vente de forêts, tels les syndicats des propriétaires forestiers (fransylva.fr) ou les coopératives forestières régionales.

Informations : Ilescooperativesforestieres.fr

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