Elle avait toujours un animal près d’elle. Un chien à cajoler, un gorille à enlacer, un singe à embrasser. Et lorsqu’en octobre 2024, le Dr Jane Goodall apparaissait sur l’estrade de l’Unesco, à Paris, pour prononcer sa « parole pour l’histoire », c’est avec un chimpanzé en peluche serré contre son cœur. Un minimum pour celle qui avait découvert sa vocation à 6 ans en lisant Tarzan. Depuis presqu’un demi-siècle, l’éthologue britannique observait, défendait, aimait les animaux. Tous. Elle évoquait des poissons joueurs de foot, un perroquet très lettré et un cochon qui peignait. Mais ce qu’elle souhaitait surtout, c’était révéler ce qu’ils apportent au monde. Et plus particulièrement à l’Homme. Plus qu’un maillon dans la chaîne du vivant, sauvages ou domestiqués, les animaux sont indispensables à son équilibre, à son bien-être. Notre journaliste Frédérique Verley avait pu l’interroger en exclusivité pour BEAU Magazine. Ensemble, elles avaient parlé spiritualité, beauté, amour, empathie, résilience et amour bête.
Voici leur conversation :

©Michael Neugebauer/Jane Goodall Institute France
BEAU Magazine : Vous avez observé toute votre vie les animaux et le comportement des hommes à leur égard. Qu’est-ce qui a changé ?
Jane Goodall : J’ai noté de grands changements dans notre compréhension du monde animal : la reconnaissance de leur sapience [qui possède la sagesse et le savoir, ndlr] et de leur sentience [capacité à ressentir diverses émotions et à avoir des expériences vécues, ndlr]. Nous ne sommes pas, contrairement à ce que la science affirmait jusqu’aux années 1960, les seuls êtres dotés d’une personnalité, d’un esprit, capables de résoudre des problèmes. De nouvelles lois protègent les animaux. Partout dans le monde, des juristes et des avocats se battent pour qu’ils possèdent les mêmes droits que les humains. Récemment à Hambourg, en Allemagne, des manifestations de grande ampleur ont eu lieu pour dénoncer le traitement inhumain des singes au sein des laboratoires médicaux. Aux Etats-Unis, les recherches sur les chimpanzés ont cessé dans les instituts américains de la santé, et nombre d’entre eux finissent leurs jours dans des sanctuaires. En Suisse, une loi interdit déjà de ne posséder qu’un seul cochon d’Inde, au motif que ce sont des animaux sociaux.
BM : Quels traits de caractère insoupçonnés partageons-nous ?
JG : Certains ont cru pendant longtemps que les animaux ne ressentaient pas d’émotion. Qu’ils ne possédaient pas d’intelligence, de personnalité. Or, tous ceux qui ont côtoyé un animal savent combien c’est faux. Ils sont bien plus intelligents que ce que nous avons longtemps cru. Je parle non seulement des primates, mais aussi des cochons, des éléphants, des dauphins, des baleines, des oiseaux, des pieuvres, des rats. N’oublions pas que nous partageons 98,6 % de notre ADN avec les chimpanzés… Il me semble qu’il existe une déconnexion propre au cœur humain, entre la partie intelligente du cerveau et l’amour et la compassion. Nous prenons des décisions pour le seul profit à court terme, sans penser aux générations futures ou à la santé du système planétaire. Comment expliquer, sinon, que l’espèce la plus évoluée intellectuellement détruise sa seule maison ?
BM : Quelles sont les qualités que les animaux développent chez l’humain ?
JG : La réelle empathie. L’amour profond et sincère. C’est vraiment une chance immense que de vivre auprès d’eux.

©The Jane Goodall Institute_By Chase Pickering
IBM : Vous avez dédié votre vie aux chimpanzés, mais vos animaux préférés sont les chiens.
JG : Je ne saurais l’expliquer. Les chiens m’ont tant enseigné. Je les aime tellement ! Rusty, le chien de mon enfance, reste celui qui m’a vraiment appris à avoir l’esprit ouvert et curieux.
BM : L’animal a besoin de l’homme mais, à l’inverse, nous avons aussi besoin d’eux.
JG : Cela a été prouvé scientifiquement. Ils peuvent aider des personnes autistes ou épileptiques. Améliorer l’existence de personnes âgées, isolées, celle des sans-domicile. Les laisser entrer dans les hôpitaux, les maisons de retraite, dans tous ces lieux qui accueillent ces populations en difficulté, est selon moi capital.
BM : Pensez-vous qu’ils possèdent une notion du beau ?
JG : Bien sûr ! Connaissez-vous le travail du cochon peintre Pigcasso [une truie sud-africaine qui a peint plus de 400 œuvres, ndlr] ? C’est merveilleux, n’est-ce pas ? Et encore, ce n’est qu’un exemple parmi tous les animaux qui ont une âme d’artiste.
BM : Votre approche holistique de la vie et de nos interconnexions infuse doucement dans les esprits.
JG : Fort heureusement ! Mais nous restons une société qui valorise l’abondance et non la frugalité. Nous sommes devenus trop avides. Honnêtement, qui a besoin de quatre maisons avec des terrains immenses ? Et pourquoi construire un énième centre commercial ? Et ainsi de suite. Nous recherchons un bénéfice économique à court terme, l’argent reste un dieu à aduler, alors que nous perdons tout lien spirituel avec le monde naturel. Nous recherchons un gain monétaire ou le pouvoir, plutôt qu’à sauvegarder la planète. L’avenir de nos enfants devrait être notre seule boussole. Mais ce n’est plus notre priorité, alors qu’il nous reste à peine une fenêtre de cinq ans pour agir. C’est maintenant qu’il faut se réveiller.
« Nous ne sommes pas les seuls êtres dotés d’un esprit,
capables de résoudre des problèmes ou de ressentir des émotions… »
BM : Comment convaincre que les animaux sont l’un des maillons essentiels qui nous lie à la nature et à notre planète ?
JG : Les études scientifiques le prouvent, si l’on se posait encore la question. Dès 1994, par l’entremise du Jane Goodall Institute, j’ai lancé un programme de conservation et de développement basé sur les comunautés locales intitulé Tacare (Tanganyika Catchment Reforestation and Education ou Take Care) afin d’aider les citoyens à comprendre que protéger l’environnement ne bénéficie pas qu’aux animaux sauvages, mais que c’est indispensable pour leur avenir à eux. Tout est lié. Tout est interconnecté.
BM : L’Homme acceptera-t-il un jour de ne plus être au centre du vivant et de ne plus contrôler les autres espèces ?
JG : Nous n’avons pas le choix ! Cela vient trop doucement, mais cela vient sûrement. Quand je retourne à Gombe, à Kinshasa (RDC), je me hisse sur ce promontoire rocheux où je m’asseyais à mes débuts, et je regarde les montagnes dans le lointain, de l’autre côté du lac Tanganyika. Depuis la rive, on voit le soleil disparaître derrière les montagnes et le ciel se teinter de rose pâle avant de virer à l’écarlate. Parfois aussi, des nuages noirs gorgés de pluie s’amoncellent, le tonnerre gronde, des éclairs déchirent le ciel, et c’est la nuit. J’entends les animaux, je les vois, je les observe. Je peux rester des heures ainsi. On ne peut alors que ressentir cette connexion, cette empathie dont vous parlez. C’est ce que nous transmettons à travers le programme Roots & Shoots que j’ai créé en 1991, qui incite et accompagne les jeunes à agir pour créer un monde meilleur pour les hommes, pour les autres animaux et pour notre environnement partagé. Ils y apprennent naturellement la compassion, l’empathie, le respect. Et ce sont des valeurs qui les accompagneront toute leur vie.

©The Jane Goodall Institute_By Derek Bryceson
BM : La nature a pour vous des vertus thérapeutiques, même spirituelles. En quoi peut-elle guérir ou transformer des vies ?
JG : Le mot spiritualité dérange souvent. Pourtant, il y a une prise de conscience grandissante de notre basculement dans un monde trop matérialiste. Laquelle s’accompagne du besoin de retrouver un contact spirituel avec le monde naturel. Beaucoup aspirent à dépasser notre consumérisme irréfléchi. A force de nous persuader que nous pouvons dominer la nature, nous courons un grand danger. Nous oublions qu’au bout du compte, c’est elle qui nous domine. J’ai foi en une grande puissance spirituelle. C’est aussi de là que me vient la force d’aller sans cesse de l’avant.
BM : Pour la première fois, vous avez accepté de donner votre nom à une réserve (1) dans les Côtes-d’Armor. Pourquoi ?
JG : Cette réserve est très belle, très riche, très diversifiée. Et tellement simple pour autant. Tout ce que j’aime… La résilience de la nature donne une véritable raison d’espérer. Lorsqu’elle est respectée, et que les habitats sont protégés ou restaurés, les animaux menacés peuvent se voir offrir une nouvelle chance. Je suis émerveillée par les projets de réensauvagement qui permettent à la nature de se régénérer et parfois aux espèces disparues depuis des années d’être réintroduites avec succès. Cette réserve, en Bretagne, où seront menées des études scientifiques d’impact et des campagnes de sensibilisation pour les jeunes, est pilotée et managée avec beaucoup de sérieux par l’Aspas (2), qui est un partenaire du Jane Goodall Institute France. La libre évolution est l’un des moyens, nombreux, de notre relation avec la nature.
(1) La Réserve de vie sauvage Jane Goodallvdu Trégor se situe le long du Léguer, sur la commune de Ploubezre (Côtes-d’Armor). Pour recevoir un plan et se promener dans la réserve, aller sur aspas-reserves-vie-sauvage.org/formulaire-de-contact
(2) Association pour la protection des animaux sauvages créée en 1980. Reconnue d’utilité publique et 100 % indépendante.
Pour soutenir les actions du Jane Goodall Institute France : janegoodall.fr/sengager
Photo d’ouverture : ©Vincent Calmel





