
Au milieu des champs, au bord des Etangs de la Pede, entre les arbres fruitiers et les feuillus, la Ferme du chaudron nous transporte dans un ailleurs.
Dans ce cadre idyllique, difficile d’imaginer que le centre-ville de Bruxelles n’est situé qu’à quelques kilomètres. L’ambiance y est rurale et bucolique, mais aussi productive. Des nichoirs accueillent la faune locale, les insectes s’immiscent entre les briques, les poules évoluent en liberté. On y cultive des légumes, on y mange, on y achète à l’épicerie des carottes devenues soupe, transformées sur place. Nous sommes entre ville et campagne, dans le quartier Neerpede à Anderlecht, l’une des dernières terres à vocation agricole épargnée par l’urbanisation de Bruxelles, qui a fait disparaître l’essentiel des paysages ruraux. Sur ce territoire de répit, poumon vert naturel de 400 hectares, s’opère une transition vers un système alimentaire plus durable pour la Région de Bruxelles-Capitale. La Ferme du chaudron est ainsi née d’une volonté politique, celle de Bruxelles Environnement, qui s’est engagée en 2016 dans la stratégie Good Food afin que tous les Bruxellois aient accès à des aliments adaptés à leurs besoins dans le respect d’un prix juste pour les producteurs.

© Sepideh Farvardin
Repenser le système alimentaire
Si le principe de souveraineté alimentaire s’invite dans le débat à l’aune de l’urgence climatique, ce concept fut formulé pour la première fois par le mouvement paysan « via campesina » à l’occasion du Sommet mondial de l’alimentation en 1996. Il se définit comme « le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée, produite avec des méthodes durables, et le droit des peuples de définir leurs propres systèmes agricoles et alimentaires ». Dans cet objectif, Bruxelles Environnement est en quête d’opportunités pour encourager un système alimentaire plus durable et pour lutter contre la malbouffe. « On assiste aujourd’hui à un véritable désordre alimentaire mondial par le fait de monopoles de quelques oligarchies alimentaires, de spéculations sur les matières premières, du néolibéralisme du commerce, d’accaparements de terres, d’appropriation du vivant par les pouvoirs économiques. La Belgique n’est pas préservée de ce désordre », affirme-t-on d’une seule voix à la Ferme du chaudron qui, refusant tout fatalisme, entend montrer qu’une alternative est possible : « Un terrain d’expérimentation et de lutte qui s’inscrit dans l’indispensable mouvement de transition du système alimentaire. »

© Sepideh Farvardin
Une transformation respectueuse
Basée à Bruxelles, 51N4E est une agence d’architecture connue pour son engagement dans la transformation de l’existant. Dans chacun de ses projets, la place du citoyen figure parmi ses préoccupations premières. En 2018, un appel d’offres est lancé par Bruxelles Environnement pour expérimenter un nouveau système alimentaire sur les 4 000 m² de la Ferme du chaudron. Une première étape va permettre à un groupement de maraîchers de s’installer et de cultiver un champ d’un hectare. La seconde portait sur la réhabilitation d’une ferme historique présente sur le site mais à l’abandon, menée par l’agence d’architecture 51N4E main dans la main avec les paysagistes de Plant en Houtgoed. « Une véritable conception croisée entre architecture et paysage », confie Benoit Lanon, architecte en charge du projet. Leur proposition s’appuie fidèlement sur ce qui est déjà là, agissant au cas par cas en fonction des besoins. Les vieilles bâtisses sont réparées, d’autres constructions sont ajoutées, transformant l’archétype de la ferme en un lieu ouvert où s’entremêlent les différentes activités, publiques et privées. Car la Ferme du chaudron est à la fois un lieu de consommation et de production. Quand 51N4E s’attelle au projet, les futurs utilisateurs ne sont pas encore connus. Les architectes belges ont donc misé sur la flexibilité pour offrir un lieu adaptable au changement : différents bâtiments pour différentes pratiques, chacun avec son propre climat (isolé ou non, chauffé ou non). formant une « famille » de constructions. Un projet en patchwork où le tout est plus grand que la somme de ses parties. « Une microcité agricole, résume Benoit Lanon, où nous avons cherché à être le plus simples et le plus efficaces possible. » Le plus écologique possible également dans le choix des matériaux. Les briques sont préservées à l’extérieur, doublées d’une isolation intérieure en chaux chanvre. Les nouvelles constructions sont en bois, tandis que la paille porteuse est mise en œuvre dans les locaux de stockage. Les architectes se sont attachés à ne pas clôturer le site, seules quelques ganivelles indiquent certaines limites.
« Ce qui se développe ici n’est rien de moins qu’un nouveau type de ferme, un nouveau centre (agri)culturel, un microcosme à part entière»

seules quelques ganivelles indiquent certaines limites. – © Sepideh Farvardin
Une ambition sociale forte
En 2021, une coalition de quatre associations est sélectionnée pour exploiter la Ferme du chaudron et se saisir du projet architectural. DoucheFLUX qui aide les personnes en situation de grande précarité en leur proposant notamment l’accès à l’hygiène. Happy Farm, une ferme pédagogique à vocation sociale. Les gastrosophes qui récupèrent les surplus alimentaires de grossistes, maraîchers, associations et épiceries partenaires pour cuisiner. Et enfin, le Champ du chaudron, l’exploitation maraîchère agro-écologique de légumes déjà présente sur le site. Un mariage fructueux qui a permis d’insuffler une forte ambition sociale et solidaire au projet, tout l’enjeu étant de ne pas devenir une nouvelle destination « bobo », mais un lieu inclusif et convivial. Ouverte len 2024, la Ferme du chaudron est une réponse concrète à l’urgence d’une alimentation saine et équitable à portée de tous. « Ce qui se développe ici n’est rien de moins qu’un nouveau type de ferme, un nouveau centre (agri)culturel, un microcosme à part entière. C’est également un projet pilote testant un modèle à reproduire plus largement, pour accompagner la transition alimentaire vers une relocalisation d’une production agricole raisonnée et respectueuse de son territoire », explique 51N4E. A bon entendeur !



