
Par une chaude journée, de celles qui illustrent très concrètement la réalité du réchauffement climatique, les architectes de Plan Comùn ont voulu s’installer sur le toit du 45 de la rue Jacques-Cottin, à Pantin. Dans la serre partagée de cette étonnante maison commune qu’ils ont intégralement pensée et réalisée. Une légère brise balaie cet espace de Seine-Saint-Denis. Ils ont ouvert les panneaux coulissants en polycarbonate, comme pour rappeler les bienfaits de la ventilation naturelle. En arrière-plan, le Grand Paris et la masse végétale que forment les 107 ha du Cimetière parisien de Pantin. Autour de la grande table, assis sur des chaises dépareillées, les architectes détaillent avec ferveur la genèse d’une histoire peu ordinaire. Un projet de six logements ouvert en avril, intrigant dans sa forme, atypique dans son montage et captivant dans les combats qu’il porte.
Depuis la rue, au hall souvent chiche des immeubles de logements collectifs se substitue une grande porte industrielle, transparente et escamotable. Ouverte, elle dévoile le premier des espaces communs : un hall-jardin. La vie domestique s’y révèle dans un bal simple et enthousiasmant. Ce jour-là, les habitants vaquent à leurs occupations : l’un happé par une réunion en visio dans le hall-jardin cité, l’autre bricolant dans la serre. Une trottinette et un petit vélo attendent le retour de l’école. Un ballon de basket a glissé sous un arbre. Le « commun », c’est le fil rouge de cette aventure hors norme.
Kim Courrèges, Felipe De Ferrari, Sacha Discors et Nissim Haguenauer ont créé l’agence Plan Comùn en 2012 au Chili avant de s’établir à Paris en 2018. Ils ont à peine 40 ans et refusent de se résigner. A Pantin, ils ont tout fait eux-mêmes, sans intermédiaire : recherche du terrain, des investisseurs, montage financier, conception architecturale et suivi de chantier. « Concevoir nos propres commandes a toujours été une composante de notre pratique. »

Expérimenter le vivre-ensemble
Animés par la volonté de construire des logements faisant la part belle aux espaces partagés et le désir d’expérimenter, ils ont jeté leur dévolu sur une parcelle de 15 x 17 m, occupée par une maison en piètre état dont une aile a néanmoins pu être conservée. Sur la rue s’élève un nouvel édifice au dessin précis, renfermant nombre d’intentions vertueuses. Pour Plan Comùn, « cette maison est à la fois un manifeste construit et un processus ouvert avec ses habitants. C’est un petit bâtiment de logement collectif qui introduit et met en valeur une séquence d’espaces partagés et le tumulte de la vie courante à tous les niveaux. C’est à la fois une preuve concrète et un outil d’apprentissage sur les manières de vivre ensemble ».
Volumétries généreuses, belles hauteurs sous plafond, fenêtres de grandes dimensions, béton brut, lumières traversantes… Pour s’offrir ces qualités rares dans le logement collectif, les architectes ont eu recours à des matériaux simples et économiques et « évité toute complexité superflue ».
L’enveloppe du bâtiment est réalisée en briques de réemploi provenant de Belgique. La façade sur rue comporte des colorations jaunes ou bleues, des imperfections. Parce qu’elles faisaient partie du lot et qu’il n’était pas question de gommer leur histoire et les traces de leur vie antérieure. Un escalier en béton éclairé naturellement mène au sommet où la serre partagée est l’autre grand commun de l’opération. On y trouve un jardin-potager avec 40 cm de pleine terre, une cuisine, une buanderie, conséquences d’un choix délibéré des architectes : « Construire un peu moins d’espaces privatifs pour offrir aux habitants des espaces de rencontres plus généreux.


2. Puits de lumière naturelle dans la salle de bains.
Un modèle résilient
Pour monter cette opération, Plan Comùn a mobilisé trois des quatre associés et trois partenaires financiers supplémentaires : « Très inspirés de l’esprit des coopératives européennes [à Barcelone ou Zurich, ndlr], nous avons proposé à des investisseurs de participer à financer “un autre habitat” sans renoncer à un réalisme économique. Un modèle résilient face à la crise immobilière à venir .»
L’objectif de Plan Comùn étant de transformer cette micro-utopie en une réalité tangible et de la déployer à grande échelle. En 2019, les Franco-Chiliens ont remporté un concours d’architecture pour la réalisation de 183 logements sociaux sur le site de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris. Ils ont proposé des espaces collectifs à tous les niveaux, avec des paliers généreux et appropriables envisagés comme autant d’interactions sociales potentielles. Ils en sont convaincus, la médiocrité du logement collectif en France n’est pas une fatalité. A Pantin, ils ont démontré que le vivre-ensemble n’est pas qu’un vœu pieux ou une vaine formule marketing. Et ce que peut l’intelligence collective.



