Le corps au bout des doigts

Qu’est-ce qui fait le secret d’un bon massage ? Une technique apprise à l’école, une tradition ancestrale ou une forme de don ? BEAU Magazine lève le mystère sur la bonne main du masseur, celle qui comprend le moindre recoin du corps et le libère de toutes ses tensions.

Un bon thérapeute comprend le moindre recoin du corps et le libère de toutes ses tensions – Photo DR

Qu’est-ce qui fait le secret d’un bon massage ? Une technique apprise à l’école, une tradition ancestrale ou une forme de don ? BEAU Magazine lève le mystère sur la bonne main du masseur, celle qui comprend le moindre recoin du corps et le libère de toutes ses tensions.

« On ne devient pas actrice, on naît actrice. » L’adage est signé Isabelle Huppert, mais pourrait s’appliquer à l’art du massage. La légende urbaine est en effet bien vivace : certains thérapeutes seraient nés avec une bonne main, tandis que d’autres auraient besoin de s’exercer sans relâche pour espérer un jour faire chavirer quelqu’un sous leurs doigts.

Ce mystère tient sans doute à l’essence quasi mystique de l’expérience : si le massage est réussi, la détente prend le pas sur la capacité analytique de notre cerveau, et l’on oublie la chorégraphie qui est en train de s’effectuer sur notre dos ou notre visage pour se laisser envahir par le plaisir. Nous ne sommes plus capables de comprendre si la main décolle les tissus, attendrit le derme, pince les muscles ou frôle l’épiderme… Et quand l’expérience est vraiment exceptionnelle, le thérapeute semble deviner avant nous ce dont nous avons besoin. Il adapte parfaitement la pression, pose son doigt à un point précis parce qu’il devine quelque chose que l’on ne sait pas soi-même. Dans le meilleur des cas, on en sort transformés. Presque de la magie, en effet. « Je sais au bout de trois secondes si la personne a une bonne main ou non, assène Anne Cali, masseuse et kinésithérapeute. Je détecte immédiatement un geste mécanique. Lorsqu’on masse, on écoute avec ses mains. On sent les tensions musculaires ou les zones vides. C’est primordial, et c’est ce qui nous guide. » Et qui permet d’adapter la puissance du geste, sa fermeté, au corps abandonné. « Si l’on n’est pas connecté à ce que l’on sent, on répète un protocole, et il ne se passe rien du tout. Pour bien masser, il faut donc être généreux, vraiment aimer les gens », continue la formatrice qui parle d’un investissement total, en ajoutant : « Mais cela fonctionne dans les deux sens : masser me donne aussi de l’énergie. »

« Le corps est un livre qui nous dit tout, mais il a besoin d’attention »

Katia Dufon-Schaffhauser, directrice de la maison de beauté Carita
Plutôt qu’un ensemble de techniques, il s’agirait donc d’un dialogue avec l’autre. D’empathie aussi. Sophie Carbonari, « facialiste », masseuse du visage, en parle comme d’un « ingrédient indispensable », dit qu’elle peut déterminer en le voyant si « quelqu’un en train de masser en a ou pas. C’est crucial car c’est ce qui permet d’ôter le superflu ». Et d’obtenir ce que Katia Dufon-Schaffhauser, présidente du jury du Championnat de France de massage et directrice de la Maison de beauté Carita, appelle le « toucher juste ». « Il s’apprend, bien sûr, mais certains ont naturellement un toucher plus franc, plus enveloppant ou plus présent que d’autres. Il faut d’abord avoir beaucoup de bienveillance envers soi pour en avoir envers la personne que l’on masse. Ensuite, il faut apprendre à “lire” le corps. C’est un livre qui nous dit tout, mais il faut de l’attention. »

Certains sont toutefois anatomiquement mieux lotis que d’autres. Comme pour le piano, de grandes mains sont un atout, elles peuvent mieux saisir les tissus. Il faut aussi de la dextérité et de la mobilité dans les articulations. « Certaines personnes n’arrivent pas à maîtriser le Gad [Glisser, Appuyer, Décoller – son mouvement signature, ndlr] parce qu’ils ont du mal à étendre le poignet », explique Anne Cali. Mais cela reste un détail. « La profondeur vient plutôt des cuisses que des mains, confirme Katia Dufon-Schaffhauser. Les bons thérapeutes massent avec leur corps tout entier. » En gainage permanent, ancré au sol, le bassin mobile, le souffle sous contrôle, le poignet flexible, les épaules basses, le plexus ouvert…

« Au Japon, on considère que Le visage est la porte pour accéder au corps »

Sophie Carbonari, «facialiste», masseuse du visage
La condition physique et la posture générale, nécessaires pour « embarquer la personne avec soi », relèvent de celles d’un sportif averti. Mais le corps et le cœur ne suffisent pas, une bonne main sait pourquoi elle effectue un geste. « Les kinés qui se mettent à masser ont souvent du succès parce qu’ils connaissent bien l’anatomie, et cela leur permet de s’adapter aux besoins des patients », note Anne Cali. Même s’il est possible de s’improviser masseur en France, elle, parle d’au moins un an de formation dans une école de massage, puis de six mois de pratique quotidienne, puis encore de répétitions avant de savoir maîtriser un geste. Et puis, « le répéter jusqu’à l’automatisme. Cela permet ensuite d’exercer sa créativité ». Connaître de nombreuses gestuelles permet d’approfondir sa technique, de rester à la page, de s’ouvrir à d’autres cultures aussi. « Au Japon, par exemple, on considère que le visage est la porte pour accéder au corps, et aucun geste n’est simple car il a un impact sur l’organisme tout entier, explique Sophie Carbonari. Tout s’apprend, ce n’est jamais fini. En ce moment, je lis beaucoup sur l’acupuncture. Je ne la pratique pas, mais cela fait évoluer ma main. » Cela ne signifie pas que le meilleur soin est une compilation de mouvements glanés aux quatre coins du monde. Il y a de la puissance dans la simplicité. Comme les danseurs qui trouvent de la liberté une fois la technique ancrée dans leurs corps, maîtriser les gestes et les concepts permet de se détacher des protocoles. De s’évader et de ressentir de la satisfaction. Des deux côtés de la table de massage.

Beau Magazine N°13

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