Impossible d’ignorer la façade du 57 Great Jones Street à New York, un chaos esthétique de graffitis, surmonté de l’emblématique couronne au trait noir en hommage à Jean-Michel Basquiat. Comme une toile vivante au coeur de NoHo, le vibrant quartier de Manhattan que les street artistes s’approprient au quotidien. Car l’histoire se graffe ici : l’immeuble, autrefois propriété d’Andy Warhol, fut loué au jeune Basquiat qui en fit son studio jusqu’à sa disparition en 1988. Aujourd’hui, il accueille l’Atelier Jolie, un espace conçu comme une « maison pour artistes » par l’actrice oscarisée du même nom, mais qui se révèle refuge urbain dédié à la création, au partage et à la liberté. Inauguré en novembre 2023, le projet initial d’Angelina Jolie mariait boutique haut de gamme pour artisans internationaux et lieu de création. Une prise de conscience rapide, motivée par l’impact environnemental de l’industrie de la mode et la culture de la fast fashion, a réorienté la mission. Depuis bientôt trois ans, l’Atelier Jolie se recentre sur la découverte de l’art, des savoir-faire et des cultures du monde entier, accueille un public curieux venu flâner et propose des ateliers (cuisine, couture, design) à des tarifs raisonnables dans une ville où le coût de la vie est souvent prohibitif.

Une programmation internationale
Une fois entré, à l’explosion de couleurs extérieure succède une blancheur apaisante. L’aménagement intérieur, confié aux architectes Enrico Bonetti et Dominic Kozerski, révèle les qualités brutes du bâtiment. Sol en résine blanche, murs en briques recouverts de chaux, et un pan de mur arborant des graffitis, vestige d’une époque récente où le lieu servait de squat. L’énergie de l’endroit émane surtout de ses résidents actuels. Parmi eux, l’artiste française Prune Nourry. En avril dernier, son installation, Strand for Women, conçue en réponse au décès de l’Iranienne Masha Amini, avait fait de l’espace une émouvante mosaïque capillaire avec de fines mèches du monde entier, présentées en sachets individuels mentionnant nom et pays de chaque donateur. Autre résident notable, le Français Lucien Zayan. Son centre d’art, The Invisible Dog, fondé il y a seize ans à Brooklyn, ouvre là un nouveau chapitre et insuffle son dynamisme à la programmation de l’Atelier. Angelina Jolie s’implique dans le choix des artistes en résidence, encourageant rencontres et collaborations, où que ses engagements la portent. La mode internationale est aussi mise en lumière. Après avoir accueilli la créatrice afghane Zolaykha Sherzad (Zarif Design) et le designer britannique Ozwald Boateng, connu pour ses coupes structurées et son esthétique puisant dans ses racines ghanéennes, l’espace reçoit actuellement l’exposition de la photographe britannique Janette Beckman, Punk Is An Attitude. Ses clichés mettent en avant les sous-cultures émergeantes de la jeunesse punk, mode, skins … dans les rues de Londres.

L’art militant
Face à l’entrée, un passage étroit débouche sur le café Eat OffBeat, tenu par des chefs réfugiés. Des pâtisseries invitent au voyage : Choda Barfi par la cheffe Rachana (Népal), Orange Cookies par la cheffe Lebjulet (Venezuela), Barfis à la noix de coco par la cheffe Shanthini (Sri Lanka). L’atmosphère est chaleureuse : un groupe de femmes échange en riant autour d’un thé marocain, près d’un pupitre qui invite à soutenir le Fonds Malala. Un étudiant écrit sur son ordinateur portable, tandis qu’une jeune fille s’essaie au piano. La playlist éclectique mêle les voix de Lili Boniche, Yma Sumac et Johnny Cash. L’esprit révolutionnaire et le 7e art jouent Bella Ciao revisité par le compositeur bosniaque Goran Bregovic. Sur les étagères, le livre Models of Influence de Nigel Barker, qui donne la parole à des femmes ayant marqué le secteur du mannequinat, côtoie une monographie de Georgia O’Keefe et The Art of Protest de Jo Rippon, qui retrace l’histoire de l’art militant.

Dans son tiers-lieu, Angelina Jolie s’implique dans le choix des artistes en résidence, encourageant rencontres et collaborations
Soudain, apparaît une femme, le dos courbé sous le poids de trois énormes sacs. Son visage, dissimulé sous un épais bonnet de laine grise, laisse deviner la dureté d’une vie dans les rues de New York. Elle traverse le café, dépose ses sacs et commande un café avec un large sourire. Une habituée, sans doute. Elle s’installe alors dans un grand fauteuil. Près d’elle, une photo de l’artiste Mahka Eslami montre deux jeunes Iraniennes au regard fier, sur des motos à Téhéran, et le livre d’Ai Weiwei, Humanity, dans lequel on peut lire : « Peu m’importe ce que pensent les gens. Mon oeuvre appartient à ceux qui n’ont pas de voix. » Celle de Nancy Sinatra entonne alors These Boots Are Made for Walkin’.
Angelina Jolie souhaite aujourd’hui développer Atelier Jolie à l’international, avec l’idée d’un réseau de lieux et de projets, notamment au Brésil, à Vienne et au Cambodge.
ADRESSE : 57 Great Jones Street, New York, NY, 10012.





