Tout commence par une mauvaise herbe. Ou plutôt par une plante désignée comme telle : le Baccharis halimifolia, née en Amérique du Nord, avant d’être importé en Europe dans les grandes demeures du XIXe siècle, pour finalement retrouver son état sauvage dans les marais de Camargue. A l’origine de sentiments contradictoires, la plante est aujourd’hui inscrite sur la liste des espèces envahissantes préoccupantes de l’Union européenne. Désignée coupable de danger pour les roseaux locaux, elle est le point de départ du travail de Pooya Abbasian. L’artiste a profité de sa résidence de plusieurs semaines à Arles pour construire un projet artistique autour de l’arbuste.
Ce que cristallise cette plante fait écho au parcours personnel du franco-iranien, qui montre par l’art comment le baccharis peut être une porte d’entrée pour questionner nos manières d’accueillir ou de rejeter. « Ici, en Camargue, on dit que cette plante est une invasion et qu’elle détruit la nature, alors qu’elle s’y plaît et que les oiseaux s’en servent comme nid », nous confie l’artiste.
« Il n’y a pas de mauvaises herbes, seulement des herbes mal placées… »

Copies instables
En entrant dans l’atelier, ce qui nous ravit, ce n’est pas que le sujet, mais également la mise en scène. Pooya Abbasian, originaire du monde du cinéma, a l’habitude de capturer le réel tout en y ajoutant la formule parfaite d’une post-production minutieuse pour arriver à un résultat époustouflant mais contrôlé. Ce monde-là, pourtant, il l’a quitté ici : il nous propose un tourbillon d’œuvres envoûtantes, où l’accident a sa place. « Je viens du cinéma, un monde avec beaucoup de post-production et de préparation, donc beaucoup de contrôle. Ici, c’est l’inverse. Il s’agit de perdre le contrôle et de laisser la place à la chance », explique-t-il.
Ses images passent du numérique à l’argentique, puis reviennent au numérique, avant d’être fixées par le scan et gravées en alugraphie (technique d’impression, au cours de laquelle on grave une matrice d’aluminium au laser, avant de procéder comme lors d’une lithographie). A chaque étape, l’image perd un peu d’elle-même. « Toutes ces transformations enlèvent des informations à l’image », précise l’artiste. Ce sont ces pertes successives, ces « copies instables » comme il les nomme, qui donnent son titre à l’une des séries phares de l’exposition.

Le mythe de la bête
Le baccharis, Pooya Abbasian ne lui donne pas l’étiquette de mauvaise herbe, mais s’empresse de lui confier un rôle encore plus maléfique, celui de la Bête du Vaccarès. En Camargue, les mythes sont monnaie courante et façonnent l’histoire de la région ; parmi eux existerait une créature mythologique exilée dans les marais, traquée par tous ceux qui ne la connaissent pas. La crainte devient l’essence de la violence et du rejet. Par cette réinterprétation du mythe, l’artiste propose une lecture nouvelle, où le baccharis obtient le premier rôle. De ce jeu de rôle naît un film, à mi-chemin entre fiction et documentaire, projeté dans l’atelier, qui transforme la vie de la plante en un conte qui se finit tristement.
Ce qui rend «Soli-Sombre» particulièrement réussie, c’est qu’elle n’explicite pas tout ce qu’elle raconte. Pooya Abbasian ne brandit pas de grands messages plaidant pour une abolition des frontières, mais laisse la métaphore infuser. Il transpose à son échelle un narratif de rejet, en une introspection sur nos idées reçues. Bien que la plante soit l’exemple même d’un type d’immigration contrôlée, l’artiste n’est jamais moralisateur, mais nous montre une voie de changement qui commence par l’intérêt, la curiosité et la bienveillance.
Au moment de quitter l’exposition, l’artiste nous glisse cette phrase de Gilles Clément : « Il n’y a pas de mauvaises herbes, seulement des herbes mal placées. » Et d’ajouter, dans un sourire : « L’ortie pique, et pourtant il renferme de nombreux bienfaits. »
EN PRATIQUE
Soli-Sombre, de Pooya Abbasian
L’Atelier MA – Lee Ufan, Arles
16, rue Vernon, 13200 Arles
Instagram : @pooyaabbasian
Les Rencontres de la photographie d’Arles
Du 6 juillet au 4 octobre 2026
Thème : « Des mondes à relire »





