
« Le cerveau, c’est comme un muscle. S’il ne travaille pas, il s’atrophie. » La phrase revient au détour d’une sisite, presque comme une évidence. Enki Bilal s’arrête devant l’une des ses planches, puis poursuit son raisonnement. Autrefois, raconte-t-il, tout article de presse écrite qui l’intéressait était découpé, conservé, relu. Aujourd’hui, il est enregistré sur un ordinateur, dans un dossier que l’on ne rouvrira probablement jamais. « On délègue au numérique des informations qu’avant, on aurait gardées simplement parce qu’on aurait pris le temps de les lire. »
A première vue, l’ouverture de son Fonds à Paris pourrait ressembler à une rétrospective consacrée à l’un des plus grands auteurs de bande dessinée européens. Né à Belgrade en 1951, arrivé en France à l’âge de 9 ans, Enki Bilal s’impose dès les années 1970 dans les pages de Pilote, avant de révolutionner le neuvième art avec La Trilogie Nikipol, (éd. Casterman, 1980-1993), Partie de Chasse (éd. Casterman, 1983), Le Sommeil du monstre (éd. Casterman, 1998) ou plus récemment Bug (éd. Casterman, 2017). Pourtant, derrière les centaines de planches originales, peintures et archives exposées, ce n’est pas tant le passé de l’artiste qui se raconte que notre présent qui se dévoile.


2. «L’Homme est un accident», éd. Marabout, 2023 © Enki Bilal
Une époque qui archive tout… et oublie l’essentiel
Depuis toujours, Bilal construit ses récits à partir du réel. Les guerres, les régimes totalitaires, les bouleversements géopolitiques ou technologiques deviennent la matière premières d’un futuru proche, jamais totalement fictif. « Je me sers de mon époque comme trampoline inspirationnel », explique-t-il. Une manière de prendre de la distance pour mieux observer ce qui est déjà à l’œuvre.
« Les catastrophes ne surgissent jamais brutalement. Elles naissent de petits glissements… »
Mais ce qui l’inquiète aujourd’hui c’est avant tout l’affaiblissement de notre mémoire collective. A ses yeux, la révolution numérique nous pousse à externaliser nos souvenirs, nos connaissances, jusqu’à notre capacité à réfléchir. Les moteurs de recherche, le cloud ou l’intelligence artificielle deviennent des mémoires de substitution, tandis que notre cerveau s’habitue peu à peu à ne plus retenir. « Le danger, c’est ça. A force de ne plus exercer notre mémoire, nous risquons aussi de perdre notre esprit citique », appuie-t-il.

« On répète les mêmes erreurs »
Cette inquiétude traverse toute son œuvre. Né dans la Yougoslavie communiste, Bilal grandit avec le poids des idéologies du XXe siècle. Des albums comme Partie des chasse ou Le Sommeil du monstre explorent les cicatrices laissées par les dictatures, les guerres et les nationalismes, non pour raconter l’Histoire, mais pour interroger notre capacité à en tirer des leçons.
Pour lui, le devoir de mémoire n’est pas une commémoration figée. Il constitue un outil indispensable pour comprendre le présent. L’oubli ouvre la voie à la répétition. « On répète les mêmes erreurs », observe-t-il. Trump et son pouvoir autoritaire, l’Israélien Netanyahu ou encore l’Italienne Meloni… « Les catastrophes ne surgissent jamais brutalement. Elles naissent de petits glissements, d’une successsion de renoncements auxquels les sociétés finissent par s’habituer. »


2. «Le Sommeil du monstre», éd. Casterman, 1998 © Enki Bilal
L’imaginaire comme acte de résistance
Enki Bilal refuse pourtant le fatalisme. Pour l’artiste, la création reste un espace de liberté. Dessiner ne consiste pas à réproduire le réel, mais à le dépacer, le déformer, afin de révéler ce qu’il contient déjà. « Ce fonds est un peu un acte de résistance », confie-t-il. Un endroit où l’on prend encore le temps de regarder, de se questionner et se laisser travailler par notre imagination. Il ajoute : « L’art préserve le cerveau, je le crois sincérement. »
A travers son Fonds, le dessinateur défend un idée vaste : la mémoire n’est pas un disque dur que l’on remplit. C’est une faculté qui s’entretient. Et peut-être, aujourd’hui, l’une des conditions essentielles pour continuer à imaginer l’avenir.


Le Fonds Enki Bilal à Paris
Installé dans le Marais, à Paris, le Fonds Enki Bilal a ouvert ses portes en juin dernier avec une première exposition rétrospective retraçant plus de cinquante ans de création. Planches, peintures, dessins, films, archives personnelles et documents inédits y retracent le parcours de l’artiste, de son arrivée en France jusqu’à ses œuvres les plus récentes.
Cette exposition inaugurale est à voir jusqu’au 1er novembre.
Le lieu accueillera ensuite plusieurs expositions temporaires par an, consacrées aussi bien à l’univers du dessinateur qu’à des artistes invités dont le travail se rapproche de la bande dessinée et de la création visuelle.
Pour organiser votre venue, c’est ici.



