
Ce n’est pas l’aspect touristique de l’endroit, au cœur du Japon traditionnel, qui les séduit, mais une vieille maison abandonnée depuis des années, en lisière de forêt, au bord d’une rivière aux eaux claires. Felix veut montrer que l’on peut restaurer des maisons japonaises anciennes sans forcément les démolir, et mettre en scène ses idées de designer et d’architecte d’intérieur. Emily, elle, sent qu’elle pourra s’immerger ici dans la nature qu’elle adore. Elevée par des parents cueilleurs, qui aiment les plantes, elle a amassé à travers eux, puis dans les livres, un immense savoir pratique. Elle connaît les herbes, les baies, les arbres, les champignons, tout ce qui pousse et qui se mange, et n’aime rien tant que partir se perdre dans la montagne, à travers bois, pendant des heures, avec ses deux chiens Apollo et Bobo, pour revenir à la maison son panier plein de trouvailles. Elle est devenue une sorte d’activiste de la cueillette à travers son compte Instagram, où elle montre ce qu’elle ramasse et comment elle le cuisine avec gourmandise. Loin d’un ascétisme monacal, Emily y développe un art de vivre en phase avec la nature d’un militantisme soft, dans l’air du temps. « Contre toute attente, raconte-t-elle, je trouvais presque plus de choses comestibles à Londres qu’à Higashi Yoshino, où la culture intensive des cèdres du Japon nuit à la diversité. Ici, je monte dans la montagne, au-dessus des forêts plantées de cryptomètres, pour trouver certaines plantes ou espèces de champignons. »

Un des projets du couple est d’ailleurs de réintroduire, à son échelle, des arbres endémiques, comme le noyer du Japon, le cornouiller, le hêtre crénelé ou les différentes espèces de chênes, qui se sont raréfiés ces dernières décennies dans la région de Nara. Emily a le statut de Chiiki Okoshi Kyōryokutai c’est-à-dire qu’elle fait partie d’une ambitieux programme gouvernemental destiné à revitaliser humainement les campagnes grâce à des talents, auxquels est versé un petit salaire. Quant à Felix, il partage des bureaux au cœur du village d’où il compte développer son activité. Le faible coût de la vie leur permet de faire doucement mûrir leurs projets.
Les voisins – souvent très âgés, vieillissement de la population rurale oblige – ont accueilli chaleureusement ce couple qui s’implique localement, chante à la chorale et participe à toutes les fêtes. Ils leur apprennent la menuiserie traditionnelle, la pêche à l’anguille ou le chauffage des pousses de thé (sous les aisselles !). Emily part souvent en expédition avec Umemotosan, 92 ans, avec qui elle échange connaissances des plantes et petits cadeaux divers, du chou de son potager aux senbei (galettes de riz gluant) qu’elle façonne à la chaîne.


Ce matin de printemps, rendez-vous est pris pour ramasser des pousses de bambou chez un voisin. Devant sa maison, un replat accueille quelques rangées de camallia sinensis, cultivé par ses pousses d’un vert quasiment fluo en cette saison : le thé. Juste derrière, la bambouseraie et ses pousses drues, d’un brun presque bordeaux. Il faut bêcher un peu pour aller chercher sous terre le meilleur de la tige, et en quelques morceaux et cuits pour le dîner – sans oublier de jeter dans l’eau de cuisson une poignée de son de riz pour retirer son âcreté à la plante.
« Il faut vraiment toujours être sûr de ce que l’on ramasse. Si l’on a le moindre doute
sur quelque chose, il vaut vraiment mieux
le jeter, c’est trop dangereux »
Marcher dans la forête avec Emily, c’est s’arrêter à chaque pas pour sentir une herbe, mordiller une tige, admirer une couleur, ramasser une poignée de fleurs de glycine… « Attention, on ne peut manger que les pétales – j’en fais des confitures -, pas la tige verte, qui est toxique ! Il faut vraiment toujours être sûr de ce que l’on ramasse, nuance-t-elle. Si l’on a le moindre doute sur quelque chose, il vaut vraiment mieux le jeter, c’est trop dangereux ». Elle ramasse aussi du thé, pas dans les cultures de son voisin, mais dans la forête, où pullulent les bourgeons de thé sauvage. Pour en faire du thé noir, il faut les chauffer légèrement à la vapeur avant de les faire sécher ; ils dégagent alors un arôme délicieusement fruité. Emily a beaucoup appris dans les livres, mais adore partager son savoir ; les membres de sa famille comme ses amis deviennent les uns après les autres d’imparables chausseurs de champignons et de baies.

La veille, elle a cueilli des kogomi (pousses de fougères), qu’elle aime aller manger au bord de la rivière. Elle embarque avec elle ses chiens, un mini-réchaud et une poêle, dans laquelle elle fait blanchir les crosses à l’eau du torrent, « très pure, puisque l’on y trouve des anguiolles », puis termine la cuisson dans un peu de beurre, avec des zestes de citron. Entre Felix et Emily, à Higashi Yoshino, la vie paraît une fête de chaque moment, qu’ils savourent avec poésie, dans des rituels simples et délicieux. Et partagent avec générosité, en vous glissant dans la main, à votre départ, une pignée de feuilles de sansho, ou poivre de montagne, dont le parfum épicé, frais et poivré, vous accompagne un moment.
Instagram : @down2forage – @felixconran



