Dans leur atelier-boutique d’une de ces ruelles sinueuses de Bayonne, Juana et Ddiddue Etcheberry, les créateurs d’Owantshoozi, présentent leurs produits, rencontrent leurs clients et ne cessent jamais de créer. Entre les machines à coudre, les sacs, la piqueuse et les bobines de fil, des toiles de parachutes, des couvertures, des draps et des morceaux de bottes en caoutchouc découpées à l’emporte-pièce remplissent les bacs qui trônent sur les étagères.
Impressionnant, mais ce n’est qu’un léger échantillon d’un stock plus conséquent qui se trouve dans l’ancienne épicerie familiale, une sorte de caverne aux merveilles pour créatifs à l’imagination débordante. Elle regorge de chambres à air de tracteurs, de sacs de blanchisserie, de dalles ou de couettes. Toutes ces matières premières peu conventionnelles font la spécificité du duo. Le goût de la récupération et l’art de la transformation font partie de leur héritage. « Nos parents étaient dans la rénovation de bâtiments. Notre père avait l’habitude de chiner, de récupérer des choses dont personne ne voulait, afin de leur donner une seconde vue dans une nouvelle maison », raconte la fratrie.
Ce sont aussi des valeurs ancrées dans leur culture, celle de la Soule, la plus petite province du Pays basque, là où les mascarades et les pastorales animent la vie des villages. Tous deux passent par la prépa des Beaux-Arts de Bayonne. Puis Juana intège la Chambre syndicale de la couture parisienne, pendant que son frère se forme à Saint-Luc, en Belgique, puis à la Design Academy d’Eindhoven. Avant de revenir tous deux dans leur région, leur point d’ancrage et de se lancer dans le design textile. Ils veulent se focaliser sur les matières. Surtout, celles qui sont jetées. Ils passent de longues heures dans les déchetteries, à observer, à fouiller. Les courbes des bassines et des pots de fleurs leur inspirent une casquette devenue leur accessoire incoutournable, symbole de leur processus créatif unique et à rebours de la norme. « Là où on vit, c’est la ruralité. Il n’y a pas de mercerie ou de magasin de tissus, alors on se débrouille avec ce que l’on a, c’est une vision très terre à terre, explique Juana. Il n’y a pas d’idées, de moodboard ou de dessins en amont, ce sont les matériaux, avec leurs contraintes, leurs caractéristiques et leurs vertus, qui dictent la création. Ce n’est pas logique de faire autrement, car il y a déjà toutes les ressources nécessaires pour concevoir des produits. Notre but est d’être des alchimistres, de transformer des éléments rebutants en objets ultradésirables. »


2. Casquette Solaris et KABA blanc. – © Pierre-Alex Barcoisbide
En 2019, ils fondent Owantshoozi. En perpétuelle recherche de matériaux à dompter, le duo frappe à la porte des entreprises, des hôpitaux ou des campings alentour, lance des appels à la radio pour récupérer des objets du quotidien dont les auditeurs voudraient se délester. Dans leur atelier, où meubles et vitres sont de seconde main, paire de ciseaux autour du cou, penchés sur les machines, ils patronnent, prototypent, font des essais, se trompent, changent les canettes de la piqueuse à un rythme effréné. Les dalles en caoutchouc du métro, fournie par la RATP, coupées au jet d’eau, deviennent des nichoirs proposés en kit. Les piles de draps, de couvertures ou de parachutes, donnés par le Centre national d’études spatiales, se transforment en sacs au matelassage signature. Les couettes offertes par un camping local se métamorphosent en coussins brodés de dessins uniques où les éléments naturels sont réinterprétés de façon carnavalesque. Ces objets nécessitent des heures de confection, mais le tandem tient à les proposer à des prix appropriés. A partir de 159 € la pochette et 129 € la casquette.


Pour rester accessibles et en vivre, ils privilégient la vente directe sur leur site, dans des popup ou à leur atelier. Dans ce lieu unique où la magie de l’upcycling opère à plein, trois vitraux textiles à base de parachutes habillent un grand pan de mur blanc. Là encore, c’est en examinant la toile, sa transparence et l’originalité de ses différents coloris qu’ils ont imaginé tous ces objets qui magnifieront les carreaux d’une chapelle, dans le cadre d’une exposition. Un endroit privilégié où la « résurrecion des matières » prend une toute nouvelle ampleur. Le local bayonnais se dévoile petit à petit et, en levant un peu les yeux, on constate la présence de plusieurs masques mystérieux accrochés en haut des murs. « Dans la Soule, chaque année, un village est chargé d’organiser une mascarade, une pièce de théâtre jouée par les jeunes. Tous les habitants participent. Pendant que les enfants mettent en scène et répètent, les parents cousent des costumes de chaudronnier, de bohémien, de danseur, de beau ou de laid. Ce sont des événements puissants, marqués par le grotesque et l’autodérision. C’est notre culture », expliquent-ils d’une seule voix.
La réadaptation des protagonistes des spectacles de leur enfance, habillés de manteaux en toile de tente brodée ou coiffées de voiles de parapente plissées, est le fruit d’une collaboration avec Chanel. Dans le cadre du Grand Prix du Jury Accessoires de mode des Métiers d’art de la griffe (1), ils ont eu l’opportunité de travailler avec trois grandes maisons en résidence au 19M, un lieu culturel qui célèbre les savoir-faire d’exception. Ces silhouettes sont désormais exposées au Centre d’Art contemporain d’Anglet, mais d’autres créatures continuent de vivre au sein de l’atelier-musée Owantshoozi. En attendant d’être rejointes par celles qui naîtront avec les nouvelles matières récupérées.
(1) Lauréats des Grand Prix du jury Accessoires de mode et Prix Hermès des Accessoires de mode 2020 au 35e Festival d’Hyères, pour leur collection « Maskarada ».
Adresse : 32, rue de Poissonnerie, 64102 Bayonne, France.
Site web : owantshoozi.com





