Stiltsville, le paradis sur pilotis

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Maison sur Pilotis dans la baie de Biscayne © Celso Diniz
A l’origine des casinos flottants jouant avec les règles de la Prohibition, les cabanes de la baie de Biscayne, en Floride, ont logé depuis des hommes d’affaires, des familles ou des artistes. Même si elles abritent encore aujourd’hui quelques tournages de films et événements, elles font partie d’un parc naturel protégé. Dans la communauté de l’eau salée, le respect de la nature a toujours fait partie des priorités.

La brochure promet « plus qu’une simple promenade en bateau ». L’embarcation est un Zodiac Rib, de ceux « utilisés pour l’observation des baleines à Hawaii ou en Alaska et pour l’exploration des eaux peu profondes ». A la barre, le capitaine Colin connaît l’histoire de la baie de Biscayne comme sa poche : les premières plantations de mangues et avocats au début du XXe siècle, les effrayantes infestations d’iguanes (un sujet d’actualité encore aujourd’hui), les cow-boys de la coke, les travaux de rénovation de la villa de Rick Ross (producteur de musique américain)… Il a une anecdote pour chaque centimètre du paysage qui défile. Mais ses six clients du jour sont surtout là pour voir le joyau de la Floride du Sud. Stiltsville. 

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La maison appartenant au Miami Springs Motor Boat Club, en 1999 © Rhona Wise, AFP

Alors, pendant que le capitaine pointe, sur Venitians Islands et Fisher Island, les demeures de Julia Roberts, du PDG de Burger King (fierté locale), la majestueuse résidence où a été tourné le film culte Scarface (1983) de Brian De Palma (elle a été rachetée par le pilote d’hélicoptère de Pablo Escobar dans les années 1980)… les passagers gardent les yeux rivés sur l’horizon. Les gratte-ciel du quartier d’affaires de Brickell s’éloignent. Devant, la nature se dégage, dépouillée. Le Zodiac Rib se rapproche encore un peu. Stiltsville est là, à quelques encablures, un agglomérat de constructions sur pilotis aux couleurs pastel. Il faudra débourser 1 000 dollars minimum pour accoster. Et demander des autorisations. Aujourd’hui, cette ville sur pilotis fait partie d’un parc national préservé.

Le Capitaine Colin raconte. Au début des années 1930, Miami n’est encore qu’une jeune ville lorsqu’une communauté s’installe en plein milieu de la baie de Biscayne. Elle y établit de petits magasins de pêche, des bars (speakeasies) et des casinos clandestins sur l’eau. A l’époque, l’endroit est surnommé « The Shacks » (les Cabanes). Les bateaux remplacent les voitures, et les canaux servent de rues. Il faut nager au lieu de marcher pour se rencontrer. Le courrier n’arrive pas, et il est impossible d’aller faire des courses. Pourtant, la plupart des maisons sont équipées d’un générateur de courant, de télévision, de réfrigérateur, et même de climatisation. Les ados bronzent sur le toit avec les oiseaux marins, tandis que les adultes, eux, festoient, savourant l’éloignement des tensions urbaines. S’ils jettent quelque chose à la mer, les enfants sont grondés et invités à plonger pour récupérer leurs déchets. Le respect pour la nature est primordial et les habitations autosuffisantes.

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Scène de la vie quotidienne à Stiltsville, en 1960 © Ryan Murphy

« Stiltsville est un paradis océanique abritant une communauté américaine dévouée au soleil, à l’eau salée et au bien-être de l’esprit humain »

Extrait d’un article publié dans le magazine américain Life, en 1941
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1980 : le jeune Freddy Stebbins, invité par la famille Gerrish, se lance depuis le pont de leur maison (Leshaw House) © Freddy Stebbins

Des fêtes tumultueuses

L’ouverture du mystérieux Calvert Club, en 1938, loin de la côte et des contrôles fiscaux, marque un tournant. Le périmètre se transforme en une enclave résidentielle prisée des avocats, banquiers et hommes politiques. Dans les années 1940, le dandy Commodore Edward Turner y fonde le Quarterdeck Club, sorte de Soho House de l’époque, à 150 dollars l’inscription annuelle. En 1941, le magazine Life compare Stiltsville à « un paradis océanique abritant une communauté américaine dévouée au soleil, à l’eau salée et au bien-être de l’esprit humain ».

Vingt ans plus tard, le Bikini Club poursuit cette tradition de luxe privilégié et de rencontres folles, parfois hors-la-loi, sur un yacht ostentatoire. Les maisons sont habitées par de jeunes familles en quête de détente, les clubs y organisent des fêtes tumultueuses qui marquent encore les esprits. La police fait des descentes pour y démanteler jeux de hasard et réseaux de prostitution dignes de Gatsby le Magnifique, le roman de F. Scott Fitzgerald. Dans le même temps, les ouragans Donna en 1960 et Betsy en 1965 détruisent presque la moitié des 27 maisons sur pilotis.

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La maison de Jimmy Ellenburg, une des rescapées des ouragans, nargue les gratte-ciel de Brickell, à Miami © Destination Scenics

« Stiltsville est un morceau d’histoire très fragile qui mérite d’être sauvegardé »

Arva Moore Parks, historienne et ex-propriétaire d’une maison à Stiltsville

Au cours des années 1970, les structures qui sont encore debout servent de stations de radio. Permettant de transmettre les ondes radio plus loin, la haute concentration saline des eaux séduit les stars du rock du moment, qui font volontiers le déplacement. En 1992, la tempête Andrew laisse sur le site seulement sept structures, et en piteux état. La communauté limitrophe se mobilise et considère qu’il est important d’agir. « Stiltsville est un morceau d’histoire très fragile qui mérite d’être sauvegardé », plaide à la fin du siècle dernier Arva Moore Parks, historienne spécialisée dans l’histoire de Miami et ex-propriétaire de l’une des maisons.

Une partie de la baie et les maisons toujours là après les ouragans sont intégrées au Parc national de Biscayne, qui ne peut pas être utilisé à des fins privées. Les habitants sur pilotis manifestent leur mécontentement : leurs maisons avaient été érigées bien avant que le parc n’existe. Ils sont expulsés, mais leurs constructions sont protégées comme des repères historiques et sous la tutelle du Stiltsville Trust, créé en 2003.

Aujourd’hui, la ville accueille des résidences d’artistes, des plateaux de tournages pour des séries TV (Deux flics à Miami, Dexter), des films (Bad Boys II, Reminiscence…) mais aussi des rencontres de scouts, des scientifiques ou des pêcheurs qui s’y arrêtent de temps en temps lors de leurs sorties en mer. Certaines maisons peuvent être louées pour des occasions spéciales, à condition d’avoir obtenu l’autorisation. Ernest Hemingway s’arrêtait ici parfois en revenant de l’archipel des Keys.

Et au milieu de l’Adriatique…

En Europe, on peut considérer l’île de la Rose comme une sorte de Stiltsville à l’italienne. Cette plateforme marine de 400 m2 située à 12 kilomètres de Rimini, sur la mer Adriatique, a été sortie de l’imagination de Giorgio Rosa. Au milieu des années 1960, cet ingénieur voulait construire sa propre micronation, la République espérantiste. Devenue un exemple d’architecture en harmonie avec l’écosystème local, l’île de la Rose aurait pu être un modèle d’habitation du futur face à la montée des eaux et à l’érosion du littoral. Le « Stiltsville à la Giorgio Rosa » a été détruit en 1969, sur ordre du gouvernement italien. Sur Netflix, L’Incroyable Histoire de l’île de la Rose (de Sydney Sibilia, 2020) retrace son histoire. Et souligne ses similitudes avec l’épopée idéaliste et fêtarde floridienne.

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