L’envolée poétique

Les chiffres peuvent parfois confiner au sublime. Entre 2018 et 2023, le chiffre d’affaires du marché de la poésie a bondi de 71 %. Le Déversoir d’Arthur Teboul, poète et leader du groupe de musique Feu ! Chatterton, publié aux éditions Seghers, s’est vendu à plus de 27 000 exemplaires. Et pour la première fois, une poétesse vivante, Hélène Dorion, est entrée au programme du baccalauréat. Face à l’actualité morose et le « temps de cerveau disponible » restant, cette résurgence pourrait paraître singulière.

« C’est le symptôme d’une société qui cherche un peu d’apaisement », diagnostique Arthur Teboul, et de poursuivre en racontant une période particulièrement active pour la poésie française, la Seconde Guerre mondiale. Le recueil Crève-cœur d’Aragon et la revue Poètes casqués de Pierre Seghers s’échangeaient sous le manteau. Pour Antoine Caro, président de la maison d’éditions Seghers, il faut chercher du côté de « la puissance, de l’impact et de la synthèse de la parole poétique en période de crise. Les formats souvent courts, dans une époque où le temps de concentration est diffracté, donnent des possibilités de lecture sur les réseaux sociaux. » Là, glissée entre deux images, un court texte vient réveiller le scrolleur. Les insta-poètes fleurissent et se font les facteurs d’une certaine popularisation de la poésie.

« Si la vie n’est pas toujours poétique,
notre regard, lui, a le pouvoir
de ne retenir que ce qui brille 
»

Hadrien, auteur de @crottinsverbaux

Dans son podcast « Vous avez un MP », la journaliste Nolyne Cerda interroge cette poésie décomplexée. Elle y présente Hadrien, du compte Instagram @crottinsverbaux (98 000 followers), qui s’amuse à transformer sa liste de courses en une longue poésie. En mars, ce poète consommateur a même sorti un carnet d’écriture poétique : « Il s’appelle “J’avais oublié que c’était beau”. Parce que si la vie n’est pas toujours poétique, notre regard, lui, a le pouvoir de ne retenir que ce qui brille. Et je vous montre comment. » Laura Vazquez aussi. Deux fois par semaine, le prix Goncourt de la poésie 2023 poste une newsletter, conçue comme un atelier d’écriture, où elle donne des consignes pour un exercice. Ecrire sur ce que les yeux ressentent. Qu’est-ce qu’une sœur ? Qu’est-ce qu’un nouveau-né ? Qu’est-ce
qu’une inconnue ? Comme une méthode pour transformer son regard sur la banalité.

En début d’année, à Paris, Arthur Teboul a ouvert son Déversoir, un cabinet éphémère de poèmes minute, et le raconte dans son nouvel opus L’Adresse (Seghers). On y vient « se faire un poème, comme on va chez le coiffeur ou le fleuriste. Le musicien et poète y recevait des inconnus et leur écrivait en cinq à sept minutes un poème inspiré par leur seule présence. Les visiteurs repartaient avec et la consigne d’en faire “bien ce que vous voulez” ».
deauville mg 0533 copie rp33 espacepersonnel
1. « L’enchantement va de soi », commande pour le festival photographique de Deauville 2016 Planches contact
2. « Espace de soi », photo extraite d’Iles en lune, 2020

« Déverseur, c’est un vrai métier et c’est un beau métier ! », prône celui qui rêve de l’exercer une année entière. Pierre Audiger, responsable des Opérations spéciales, cultures et partenariats à la RATP, le pratique d’une certaine façon. En Ile-de-France, les usagers du réseau de transport en commun peuvent tomber nez à nez avec les 4 600 points d’affichage où se diffusent les gagnants du Grand Prix Poésie lancé il y a dix ans. En 2024, 12 000 textes en prose, rime, haïku ou slam ont été envoyés de toute la France pour se voir exposer et circuler dans les rames du métro. Celui qui se dit « investi d’une mission d’intérêt de service poétique » aime croire que certains voyageurs lèvent les yeux de leur smartphone pour les contempler et constater que « la poésie est partout ».

Tous les REPORTAGES

Immergez-vous dans l'univers de BEAU Magazine avec notre newsletter. Une compilation d'histoires visuelles, un concentré de créativité directement dans votre boîte de réception, une fois par semaine.