Quand son fils quitte la maison pour Dublin, la capitale irlandaise, Claire Guigal glisse dans sa valise une courtepointe. Un millefeuille d’amour et de souvenirs cousus dans des draps de lin. Son fils l’accroche sur un des murs de sa nouvelle chambre, comme un tableau en tissu, qui lui remémore une partie de billard en Grèce, une plage de sable en Bretagne, un jardin japonais visité en famille… Aujourd’hui, les créations de Claire ont presque un fan-club en Irlande. Et même au-delà : ses tentures murales s’exportent jusqu’en Californie et décoreront bientôt les murs d’un café de Tokyo, l’une de ses plus récentes commandes.

© Claire Guigal
Les hasards d’Instagram nous ont conduit jusqu’à son atelier, baigné de lumière, aux portes de Paris, avec ses murs tapissés de quilts (le mot anglais qui désigne les courtepointes, ces couvertures où la ouate est prise en sandwich entre deux couches de tissu surpiquées à la main) et sa boîte à couture vintage. Enthousiaste, cette ex-directrice artistique invite à toucher le « grammage spécial », la texture de ses coupons de lin de toutes les couleurs, sagement pliés dans des casiers, dans l’attente d’être découpés. L’artiste textile, fondatrice de la marque Chez Jeanne Sauverzac, en parle comme d’un « art humble et patient », tire le fil de l’abstrait avec Jean Arp (1886-1966) et n’hésite pas à citer le philosophe Gilles Deleuze, en admiratrice inconditionnelle. « Travailler le tissu a quelque chose d’artisanal et de pauvre à la fois, dit-elle, mais il parle d’art. C’est cette humilité devant la matière et le geste que je trouve très belle. »
Jeanne, c’est son deuxième prénom, et Sauverzac, le nom de jeune fille de sa mère. Elle a choisi d’appeler sa marque Chez Jeanne Sauverzac en référence aux artisans d’autrefois, qui accueillaient chez eux.
Les pièces murales de Claire Guigal convoquent des histoires d’enfance. « J’ai 4 ou 5 ans, assise à une table sur laquelle est posée une magnifique robe verte de ma mère qui vient d’en coudre l’ourlet.


2. N° 34. – sans titre, 2023. © Claire Guigal
Il y a des gros ciseaux posés juste à côté. Je me dis : cette robe pourrait être tellement plus belle avec une frise grecque en bas… » Cette initiative d’embellissement qui a tourné au désastre finit par un bon savon paternel. « Je n’en garde aucun souvenir. Mais je me rappelle très bien le poids des ciseaux dans ma petite main, la sensation de faire quelque chose de beau… et ce frisson de savoir que c’était absolument interdit. »
Claire Guigal revendique « un art féminin mais féministe », comme un hommage à une lignée de femmes passeuses d’un savoir-faire souvent effacé, dénigré, qu’elle souhaite revaloriser. « Un boulot de bonne femme, confie-t-elle sans détour, qui mérite ses lettres de noblesse .» Elle évoque une longue chaîne de transmission, qui passe par une grand-mère modiste ; sa mère, qui apprend à ses trois filles les travaux de couture, le tricot, le crochet ; et puis l’Ardèche, le berceau familial avec une connexion évidente à la nature et un père vétérinaire rural.
Pour « créer le moins de remous possible », raconte-t-elle joliment, elle privilégie le lin (car il nécessite peu d’insecticides, d’arrosage), des chutes de draps anciens, qu’elle se procure auprès des tisserands belges et lettons, « car il n’en existe presque plus en France ». Et de la ouate, recyclée de préférence. Dans cette même démarche d’impact minimum sur l’environnement, une simple baguette de bois dans des passants permet l’accrochage au mur.
« Mon art ne demande pas d’électricité,
juste de l’huile de coude »

© Claire Guigal
Après des études de cinéma, de linguistique, et l’école de photo d’Arles, Claire Guigal commence sa carrière comme photographe, puis comme graphiste, directrice artistique, avant d’ouvrir une galerie-maison d’édition consacrée à la photographie contemporaine dans le Marais, à Paris.
Il y a trois ou quatre ans, elle en a « assez de regarder un ordinateur » et ressent l’envie de créer quelque chose de ses mains. Les courtepointes s’imposent alors comme une évidence. Toutes uniques, confectionnées et cousues à la main, sans aucun recours à la machine à coudre. Elles allient le geste de la couture appris dans l’enfance et l’exploration infinie de la forme. « Mon art ne demande pas d’électricité, juste de l’huile de coude, je commence à avoir des cals aux doigts… »
Entre la naissance de l’idée, la coupe, l’assemblage, et le surpiquage, achever une création peut prendre de deux jours à une semaine. L’inspiration lui vient de son panthéon personnel (designers, graphistes, peintres…), mais elle la puise aussi dans des chansons, des films, des jouets anciens, de vieux graphiques scientifiques.
Véritables œuvres d’art, ces quilts touchent par leur apparente simplicité, mais l’œil exercé y perçoit nombre de références. Notamment Samiro Yunoki (1922-2024), maître japonais de la teinture, qu’elle vénère, le peintre allemand Paul Klee (1879-1940) ou encore la peintre danoise Franciska Clausen (1899-1986)… Claire Guigal provoque des rencontres, des télescopages artistiques, des connivences subtiles que ses étendards donnent à voir. Dans sa série baptisée « Drôle d’endroit pour une rencontre », elle conçoit un triptyque qui rapproche par le cercle l’immense Sonia Delaunay (1885-1979), le graphiste et typographe néerlandais Karel Martens (qui a collaboré il y a peu avec les tissus Liberty) et la Suédoise pionnière de l’abstraction Hilma af Klint (1862-1944). Son travail rend hommage également les célèbres descendantes d’esclaves de Gee’s Bend, hameau isolé dans l’Alabama, qui, aux beaux jours, exposaient leurs travaux sur les murs de leurs maisons pour les montrer aux voisines. Ils sont désormais exposés dans les plus grands musées. Patiemment, de fil en aiguille.
Site web : claireguigal.com
Instagram : @chez_jeanne_sauverzac




