
Le petit village italien de Città di Castello recèle un verger à nul autre pareil. Les 600 arbres et 150 variétés plantés ici, dans les montagnes d’Ombrie, ont été retrouvés et sauvés par l’ingénieure agronome Isabella Dalla Ragione. Parmi elles, beaucoup étaient tombées dans l’oubli. Au point que se promener dans les allées du jardin est comme découvrir un monde de fruitiers insoupçonné. La pomme Museau-de-Bœuf a des allures de poire ; un peu plus loin, des figues géantes se balancent aux branches. Les fruits qui peuplent le lieu ont des goûts aussi peu conventionnels que leurs noms : « Certains sont plus sucrés, d’autres plus acides. Il y a une gamme de saveurs et de profils génétiques bien plus large que dans les variétés modernes », note Isabella Dalla Ragione. L’agronome voit dans ces fruits anciens des armes douces déterminantes pour lutter contre le réchauffement climatique : « Ils se sont adaptés au fil des siècles et ont un patrimoine génétique très riche qui leur permet d’évoluer et de s’adapter rapidement selon le contexte. Les nouvelles variétés sont bien plus pauvres, elles n’ont pas les outils pour faire face aux événements imposés par le changement climatique. » Et puis, les fruits d’aujourd’hui sont greffés sur des porte-greffes très productifs, « mais très sensibles pour produire plus et plus tôt. Ils nécessitent aussi beaucoup d’eau, d’engrais et de pesticides. » Tandis que leurs aînés, eux, étaient souvent greffés sur des souches sauvages qui avaient des racines très développées, plus résistantes, et étaient moins gourmandes en eau.

Les exigences du marché économique globalisé ont standardisé les fruits. Même forme, même goût, et surtout une production simple et une conservation facile. Ce phénomène a donc favorisé un faible nombre de variétés et a fait tomber les autres dans l’oubli. « Avant, en Italie, nous avions des centaines de variétés de poires. Aujourd’hui, nous sommes le troisième plus gros producteur mondial, mais 80 % de notre production se fait avec juste cinq espèces ! » Or, ce manque de diversité n’est pas sans risque pour notre sécurité alimentaire. Et de donner l’exemple de la banane, l’un des fruits les plus consommés sur la planète, cultivé sur des millions d’hectares, mais pratiquement réduit à une seule variété, la Cavendish. Un clone incapable d’évoluer en mutant pour résister aux parasites. « Si la Cavendish devient sensible à un pathogène ou s’il y a un désastre météorologique, on perdra toutes les bananes. » D’où l’importance de continuer à faire vivre le plus de variétés possible. En effet, les vieux spécimens pourraient être utilisés pour réaliser des hybrides. Par exemple, « en transférant des gènes de résistance au stress à des variétés fruitières adaptées à la production », explique Fabio Veronesi, chercheur en génétique agronomique. C’est là la raison d’être de la collection et le verger rustique d’Isabella Dalla Ragione. Ses figues, ses poires, ses pommes au goût acide du passé ouvrent une porte vers le futur, une biodiversité retrouvée et une adaptation possible au réchauffement climatique. L’ingénieure a fait de cette quête des fruits perdus son sacerdoce.
fruitiers au monde de certaines variétés… Il faut tout faire
pour les inscrire dans la continuité ! »

La tâche est ardue et relève du travail de bénédictin. Faute de paysan encore là pour raconter l’histoire de ces espèces d’un autre temps, la chercheuse adopte une approche d’archéologue, ouvre de très vieilles archives, étudie des livres d’époques révolues jusqu’à trouver les derniers représentants d’arbres fruitiers. Les frères franciscains lui confient les quelques spécimens de pieds de figues géantes de Zoccolanti, sans doute les derniers de leurs espèces. A l’époque, ils utilisaient encore le bois de l’arbre pour fabriquer leurs sabots.
Parfois, ce sont les tableaux des maîtres de la Renaissance italienne qui lui donnent des indices, pour dater l’âge de certaines variétés, comme la pomme Museau-de-Bœuf qu’elle a retrouvée dans La Vierge à l’Enfant de Giovanni Bellini (v. 1460).


2. Fresques du Palazzo Bufalini (v. 1540) de Cristofano Gherardi, où l’on distingue des coings.
Conservation du patrimoine
Les recherches prennent parfois plusieurs années, et « dans certains cas, j’arrive malheureusement trop tard, et des fruits sont perdus à tout jamais. » Mais l’exploratrice est tenace, et lorsqu’elle trouve enfin le précieux sésame, elle greffe et bouture pour son verger avec la certitude que, dans cet espace, ils seront conservés. « C’est une grande responsabilité de détenir les derniers arbres fruitiers au monde de certaines variétés. Il faut tout faire pour les inscrire dans la continuité. » Ne ménageant pas ses efforts, elle va partout où elle peut pour expliquer sa démarche et convaincre de l’importance de conserver la biodiversité des fruits. Conférences, ateliers, visites du verger, événements… avec sa fondation Archeologia arborea(1), elle aide les agriculteurs et les gouvernements du monde entier à préserver et à remettre en culture des fruits oubliés. Elle participe aussi à des recherches scientifiques, aussi bien en sa qualité d’ingénieure agronome qu’en ouvrant les portes de son verger. Un vrai laboratoire vivant pour tous ces universitaires qui travaillent sur les mystères de la génétique des anciens spécimens.
Isabella Dalla Ragione prospecte également régulièrement pour trouver de nouveaux usages à ces fruits du passé. « Avec une brasserie, nous avons travaillé sur une recette de bière à partir d’une vieille variété de coing », raconte-t-elle. Car l’ingénieure agronome en est convaincue, trouver un nouveau rôle à ces denrées anciennes pour les tables contemporaines est l’une des clés pour que les fruits d’antan s’inscrivent dans le temps. Et pour qu’ils puissent être là quand leur heure aura de nouveau sonné.
(1) La fondation Archeologia arborea est ouverte au public sur rendez-vous.
Site web : archeologiaarborea.it



