En Inde, à bord du Mandovi Express

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Depuis 1999, le Mandovi Express relie Mumbai à Goa, quelque 600 km plus au sud.
Voyager en train, c’est se laisser glisser au travers des paysages, comme dans une très longue méditation. En Inde, entre Mumbai et Goa, il faut ajouter à cette expérience l’ambiance incomparable des wagons bondés, où on déguste mets épicés et chai latte. Carnet de bord.

Mumbai, 6 heures du matin. La gare Chhatrapati Shivaji, éclairée par la pleine lune, vibre de toute son effervescence. Pour 10 roupies, les vendeurs de thé ambulants proposent à la criée des petits gobelets en papier de masala chai – mélange d’Assam, d’épices et de lait sucré – qui s’avale en quelques gorgées.

Des familles dorment encore sur le sol, des travailleurs poussent des chariots surchargés de paquets et les voyageurs se pressent. L’air humide et chaud est empreint des odeurs de la nuit et du quotidien. De l’extérieur, bâtie sous l’empire britannique, la gare s’affiche en icône historique, classée au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco pour sa prouesse architecturale : un chef-d’œuvre néogothique européen, estampillé d’art indien. A l’intérieur, son pouls fait écho à celui de la mégalopole : plus de 3,8 millions de passagers s’y côtoient chaque jour, dans un chaos organisé.

Au quai n° 16. Le Mandovi Express, qui roule de Mumbai à Goa depuis 1999, va bientôt entrer en gare. Il aura ensuite quelque 600 km à parcourir vers le sud, en longeant d’un côté la mer d’Arabie et de l’autre les montagnes luxuriantes de Sahyadri (autre nom des Ghats occidentaux). Douze heures de voyage et un certain éloge de la lenteur, avec une moyenne de 60 km/h et pas moins de vingt arrêts. 

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Pendant que son enfant dort, une passagère regarde la télévision sur son téléphone portable à bord de l’Express.

Les rails crissent, et dans un énorme coup de klaxon, le fameux diesel annonce son arrivée, tout en carcasse rouge et bleu délavés. Les passagers de la nuit débarquent. Suit une brève séance de nettoyage, avant de laisser monter à bord les voyageurs du petit matin. Priya et Prashad, qui empruntent souvent la ligne pour rendre visite à leurs familles dans un village près de Goa, ont réservé leurs billets il y a six mois. « Il faut être organisé pour s’assurer une place avec un peu de confort », sourit le couple sexagénaire, qui connaît la complexité du système ferroviaire indien, ses multiples formulaires, ses différentes classes de voyage – 1re, 2e et 3e, en couchettes, assises, avec ou sans réservation. L’espace est ici compartimenté, tel un miroir de la société indienne encore marquée par le sceau des castes.

Le Mandovi Express s’extirpe lentement du bitume et, au bout d’une bonne heure, la tentaculaire et bruyante Mumbai laisse place à des îlots de verdure et aux premiers villages. Le train traverse les Etats de Maharashtra, Goa et Karnataka sur la Konkan Railway, l’une des grandes fiertés nationales. Les Britanniques ayant reculé devant un projet aussi fou, la Konkan Railway est la seule ligne du pays à avoir été entièrement construite par les Indiens. Il leur a fallu tailler dans la roche, enjamber des rivières, traverser des forêts tropicales pour construire 92 tunnels et 2 000 ponts, dont le viaduc du Panval Nadi, le plus haut d’Asie.

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1. Une vendeuse propose aux passagers des concombres frais coupés en fines lanières et saupoudrés de sel pimenté.
2. Un des en-cas servis à bord du Mandovi Express.

Des effluves remontent du wagon, où l’on prépare des sandwiches et de la semoule pour le petit déjeuner. Le Mandovi Express, aussi surnommé le « Food Queen », est réputé pour ses mets culinaires préparés sur place et qui ponctuent le trajet : soupe aux lentilles, samossas, concombres épicés, thé à volonté… A bord, pas de Wifi, mais des magazines et les journaux du jour, des chai en quantité et la cadence des roues sur les rails pour bande-son.

« C’est un voyage en soi, aux antipodes de l’époque qui préfère la destination »

Isha, familière de la ligne Mumbai-Goa

14 heures. Le Mandovi Express s’arrête en gare de Ratnagiri pour une trentaine de minutes. Une vache déambule sur le quai, au milieu des stands de fruits et de légumes. Prakash, photographe ayant embarqué à Mumbai, se dégourdit les jambes comme une grande partie des passagers. « Je n’ai encore jamais pris l’avion », confie-t-il. Celui qui se rend à Goa pour un festival de musique ajoute : « J’aime ces longs voyages en train. J’y retrouve une paix intérieure tout en faisant des rencontres incroyables. » 

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1. Le détail d’une maison de la ville de Goa, le terminus du train.
2. Le train traverse des paysages de rizières.

Car ce train qui avance au ralenti, s’arrête souvent pour reprendre son souffle et roule à cadence humaine, réserve sa part de découvertes. Les paysages défilent comme un film Super-8 : forêts de manguiers, de palmiers, de cocotiers. Les habitations colorées et les travailleurs dans les champs sont parfois si près qu’il semble possible d’entrer dans leur intimité. « C’est un voyage en soi, aux antipodes de l’époque qui préfère la destination, remarque Isha, trentenaire, familière de cette ligne depuis l’enfance. Les chemins ferroviaires indiens apportent un sentiment de réconfort et de pause, de temps suspendu que, collectivement, nous oublions souvent de chérir. » 

18 heures passées. Le contrôleur ouvre les portes du train en marche et invite à y glisser la tête, cheveux au vent. Le soleil teinte de rose la mer d’Arabie, en ligne de mire. Goa n’est plus très loin. 

ITINÉRAIRES  BIS

• Le Belmond British Pullman

Réservez une place dans le wagon Cygnus –décoré et repensé par le cinéaste Wes Anderson – à bord de ce train légendaire qui sillonne l’Angleterre. 
A partir de 535 £ (618 €).

belmond.com

• Le train Tara, de Belgrade à Bar 

Onze heures de voyage spectaculaire – 254 tunnels, 435 ponts – traversant les montagnes pour finir sur les bords de la mer Adriatique, de la Serbie au Monténégro.
A partir de 24 € l’aller (+ 3 € de réservation obligatoire).

seat61.com

• L’Intercity Notte, de Rome à Palerme

Ce train de nuit est le seul d’Europe à emprunter un ferry pour traverser le détroit de Messine et rejoindre la Sicile. Réveil et arrivée au lever du soleil dans un train bateau !
A partir de 70 €.

trenitalia.fr/

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