
Dans un creuset, un liquide argentré chauffe à 320°C. L’artisan fondeur, Romuald Sarrauton, plonge sa louche avec une aisance déconcertante dans le métal en fusion. Pour un œil extérieur, le geste semble simple, presque enfantin. Pourtant, un rapide test suffit à réaliser la force de poignet nécessaire pour soulever l’ustensile. Car en réalité, le liquide en fusion n’a rien de quelconque. Il s’agit d’étain.
Au 19M – immense bâtiment qui arbrite les ateliers de Goossens, à la lisière du 19e arrondissement de Paris et de la ville de Pantin -, ce métal prend vie sous les mains expertes de Romuald pour donner naissance aux prototypes de bijoux. D’un geste précis, il verse l’étain liquide dans un moule en silicone installé dans une centrifugeuse. Avec vingt années de métier, dont treize chez Goossens, le fondateur a vu naître bien des créations. Quelques instants plus tard, le moule sort du four. D’un geste sûr, il le sépare en deux pour révéler une feuille plate : l’étain devient alors le point de départ de « Balade », nouvelle collection de la maison d’art rachetée par Chanel en 2005.


Ce n’est pas la première fois que la directrice d’atelier Nathalie Abscheidt donne à Romuald à mouler ce qu’elle ramasse dans la nature, pour voir si cela peut être le point de départ d’une nouvelle collection. « Plumes, brindilles, corail… nous avons déjà fait des bijoux à partir de beaucoup de choses », explique celle qui prend bientôt sa retraite. Après 33 ans au sein de la maison, cette artisane passionnée ne s’ennuie toujours pas. On sent bien que de retraite, cette nouvelle période de sa vie n’aura que le nom. « Je compte bien continuer à travailler pour Goossens… mais en indépendante », souffle-t-elle. D’ici ce changement, elle récupère la maquette de feuille transmise par Romuald, et la martèle sur un énorme bloc de plomb. « Le plomb n’abîme pas l’étain et permet de faire de l’embouti, c’est-à-dire qu’on fait des formes à l’aide de bouterolles [une sorte d’outil à tête ronde, ndlr] », explique l’experte. Le bijou final sera réalisé en laiton, un métal plus solide. « Il est plus souple, on peut le sculpter, le graver, le former et lui rajouter de la matière ».
« Plumes, brindilles, corail… nous avons déjà fait
des bijoux à partir de beaucoup de choses »
Pour réussir à rendre cette pièce le plus réaliste possible, Nathalie sort dans la cour du 19M et observe avec attention des feuilles d’arbres. L’envers, le dessus, les petites, les grandes… rien n’échappe à son regard. Une fois qu’elle a enregistré ça dans sa mémoire, elle martèle le prototype de façon à lui donner cet aspect texturé, avec des nervures plus ou moins grandes en fonction de sa taille. Ensuite, à l’aide d’une fraise, tel un dentiste minutieux, elle sculpte les détails les plus fins. Après trois ou quatre heures de travail, la feuille passe au polissage, avant d’être envoyée à l’extérieur pour le moulage à la fonte à cire perdue, puis la dorure. Ces deux étapes subliment le bijou, qui est alors prêt à être dupliqué. La balade peut prendre fin.

« Mains d’avenir », une exposition au plus près des savoir-faire des Maisons d’art
Bijouterie, broderie et dessin de broderie, parurerie, corseterie, fleuristerie de mode, botterie, chapellerie, création textile : jusqu’au 19 juillet, la Galerie du 19M met en avant neuf métiers d’art qui font toute la splendeur du luxe à la française. Une exposition immersive et pédagogique à la fois.
Par Elena Giannakou-Fèvre

Favoriser le dialogue entre le public et les artisans, plonger dans les coulisses de la création, comprendre les gestes minutieux à l’origine des pièces uniques et exceptionnelles… A la Galerie du 19M, dans le 19e arrondissement parisien, l’exposition « Mains d’avenir » ambitionne de faire découvrir aux visiteurs les métiers d’art de la mode et de la décoration, pour éveiller les curiosités, transmettre les savoir-faire et susciter les vocations de demain.
Brodeur, chapelier, couturier ou bottier, fleuriste de mode ou parurier… En déambulant, ils peuvent admirer les gestes des artisans, apprendre plus sur les techniques, toucher les matières utilisées, écouter les sons et bruits des ateliers, connaître les outils utilisés, façonnés eux aussi artisanalement. Et se familiariser de cette façon à neuf métiers d’art, pratiqués par les maisons résidentes du 19M — Atelier Montex, Desrues, ERES, Goossens, Lemarié et Atelier Lognon, Lesage, Maison Michel, Massaro et Paloma.
Une installation du photographe ivoirien Tamibé Bourdanné complète cette exposition. Elle réunit des images prises au sein des ateliers de Maison Michel, résident du 19M, immortalisant les artisans au travail, leurs mains et leurs gestes, ainsi que les chapeaux qu’ils confectionnent. Une belle façon de rendre hommage à l’intelligence de la main qui fait toute la singularité de l’artisanat.



