Il pleuvait ce jour-là, lorsque je suis arrivée à l’hôpital Sainte-Anne, dans le 14e arrondissement de Paris. Je ne m’attendais pas à découvrir un musée dans l’enceinte de cet établissement psychiatrique, encore moins à y trouver autant de vie et de couleurs…
Au sous-sol du bâtiment principal, deux belles salles aux murs de briques apparentes et aux hauts plafonds voûtés abritent – jusqu’au 20 décembre prochain – une exposition de 145 œuvres sélectionnées parmi les quelque 7 000 peintures, dessins et sculptures qui composent la collection permanente du Musée d’art et d’histoire de l’hôpital Saint-Anne (MAHHSA). Sur leurs murs, paysages et compositions abstraites côtoient des univers peuplés de personnages imaginaires. Parmi les artistes exposés, Aloïse Corbaz (1886-1964) se distingue par ses personnages aux yeux azur en amande, qui rappellent ceux de Modigliani.
Cette artiste suisse, internée pour des troubles mentaux dès 1918 et jusqu’à la fin de sa vie, compte parmi les figures majeures de l’art brut, une notion développée dans les années 1940 par Jean Dubuffet (1901-1985). En s’intéressant aux créations de personnes tenues à l’écart des circuits artistiques traditionnels, notamment de patients psychiatriques, le peintre français a contribué à leur reconnaissance artistique, défendant alors l’idée d’un art spontané, libéré des conventions et des influences culturelles.
Une vision que les œuvres exposées à Sainte-Anne viennent pourtant nuancer. L’histoire dit qu’au cours de la première moitié du XXe siècle, les lectures des patients étaient étroitement surveillées par les médecins. Romans d’amour et récits d’aventure étaient notamment écartés, de peur de stimuler leur imagination et leurs potentiels fantasmes. Les catalogues d’art, en revanche, circulaient librement dans l’établissement, permettant ainsi aux patients de rester au contact de la création artistique de leur époque – il semble par ailleurs que nous avons retrouvé certaines influences dans leurs propres œuvres.
« Un malade ne se réduit pas à sa maladie, et celle-ci n’est pas nécessairement le reflet de son œuvre »
Au fil de l’exposition, les œuvres permettent de découvrir la place qu’a occupé la création artistique au sein de cet hôpital. Dès 1954, les premiers ateliers collectifs y ont vu le jour, préfigurant certaines pratiques de l’art-thérapie actuelle. Pendant 90 minutes, les patients volontaires peignaient librement — avec le peu de matériel dont ils disposaient, souvent offert par le personnel médical —, tandis qu’une infirmière notait leurs paroles et leurs réactions. Leurs réalisations étaient par la suite transmises aux psychiatres, qui s’en servaient pour nourrir leurs observations cliniques.
Dans les archives du musée figure notamment une spirale carrée, accompagnée de cette inscription : « Spirale obsessionnellement carrée pour emmerder les psychiatres. » Une provocation qui prend à contre-pied les interprétations parfois hasardeuses des psychiatres de l’époque…

©Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne, inv. 0737.
Aujourd’hui, les pratiques ont évolué. L’art-thérapie ne cherche plus à interpréter les œuvres comme des symptômes, mais constitue une approche complémentaire aux soins, offrant aux patients un espace d’expression et de création. Rien ne permet cependant d’affirmer que la maladie mentale favorise le talent artistique. En revanche, le temps passé à l’hôpital a pu offrir à certains patients davantage d’occasions de créer et de développer leur pratique. L’exposition rappelle ainsi que la maladie ne définit ni le talent ni la valeur des œuvres des patients.
C’est aussi pour cette raison qu’aucun commentaire médical n’accompagne les tableaux présentés dans cette exposition, d’autant que les diagnostics psychiatriques établis jusqu’à une certaine époque sont actuellement contestables. Un choix qui invite à regarder ces œuvres pour leurs qualités d’exécution, plutôt qu’à travers les troubles psychiques de leurs auteurs. Car, au-delà de leur histoire médicale, ces artistes ont développé leur propre langage, nourri de références et d’influences, et laissé leur empreinte dans l’histoire de l’art.

© Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne, inv. 0098.
INFOS PRATIQUES
Exposition : Chefs-d’œuvre, Au cœur de la Collection Sainte-Anne
Dates : Jusqu’au 20 décembre 2026, du mercredi au dimanche, de 13 h à 18 h.
Lieu : Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne
Adresse : 1, rue Cabanis, 75014 Paris.





