Mathieu Forget : l’art de garder les pieds hors du sol

Danseur, ancien sportif de haut niveau, photographe, Mathieu Forget ne tient jamais longtemps les pieds sur terre. Depuis plus de dix ans, il fait de la lévitation sa signature, suspendant les corps dans le ciel. À l’occasion de la sortie de son livre, « Lévitation », nous avons rencontré celui qui aborde la création comme une discipline de haut niveau. 

Danseur, ancien sportif de haut niveau, photographe, Mathieu Forget ne tient jamais longtemps les pieds…

Le décor surprend. Pour rencontrer Mathieu Forget, il faut pousser la porte d’un lieu aux allures d’entreprise de la tech. Un grand bureau, des murs blancs, des cartons remplis d’exemplaires de Levitation, son livre-photo fraîchement publié. Seuls quelques tirages exposés rappellent que leur propriétaire est un artiste : ici, Florent Manaudou dans son bassin ; là, un corps qui semble défier la pesanteur dans la cour Philippe-Chatrier de Roland Garros…

Mathieu Forget, alias The Flying Man, en a fait sa spécialité. Depuis plus de dix ans, celui qui plane dans les airs, capture des photos dans lesquelles il apparaît en plein vol. 

Face à nous, le photographe s’installe avec une assurance tranquille. Son vocabulaire est précis, presque chorégraphié. Comme ses photographies. Car derrière ses images où les corps semblent flotter se cache un homme étonnamment méthodique. Chez lui, l’inspiration ne tombe pas du ciel. Elle se prépare, s’entraîne et se planifie. « Le lieu, la tenue, le corps, la lumière… tout est choisi et a une signification », explique-t-il. Chaque projet est pensé comme une partition où rien n’est laissé au hasard. 

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Depuis maintenant dix ans, il survole paysages, lieux culturels du monde entier. – © Mathieu Forget.

L’envie de voler

Cette rigueur, il la doit au sport. Né d’une famille d’athlètes, il grandit au rythme de la carrière de son père, Guy Forget, alors numéro 4 mondial de tennis. Jusqu’à ses 6 ans, sa vie jongle entre plusieurs continents, au gré des tournois. « Quand on me demandait où j’habitais, je répondais : “J’habite dans l’avion !” », se souvient le trentenaire, avec un sourire aux lèvres. Lui aussi, il rêve d’abord de compétition. Tennis, gymnastique, danse : son corps devient très tôt un terrain d’expérimentation. Il pousse très loin l’exigence physique. « Je n’ai pas bu une goutte d’alcool avant mes 28 ans. » 

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« Quand tu quittes le sol, tu es obligé d’être présent », observe celui qui aime être dans les airs. – © Mathieu Forget. 

Alors en France, il décide de tout plaquer pour rejoindre les Etats-Unis et lancer sa carrière de danseur. En 2019, il atteint le sommet : il danse avec Taylor Swift sur la scène des MTV VMA (Video Music Awards). La success story continue lorsqu’il s’essaie à la photo. Avec Zach Lipson, son ami photographe, il immortalise ce moment en plein vol . La photo devient virale sur les réseaux sociaux. Puis une deuxième. Puis une centaine de photos. Le hasard finit par devenir une signature. « C’était la fusion magique : en capturant un corps qui quitte le sol, le mouvement et le moment deviennent intemporels, complétement suspendus du réel », confie-t-il. 

« Il n’y a qu’en photo que finalement tu peux voler »

Mais chez Mathieu Forget, voler n’a rien d’un simple effet visuel. C’est une quête de présence. « Quand tu quittes le sol, tu es obligé d’être présent. » Pendant cette fraction de seconde, impossible de penser au reste. Il faut lancer l’impulsion, tenir la posture, préparer l’atterrissage. « A partir de ce challenge physique, je questionne mes capacités musculaires, intellectuelles, émotionnelles, ainsi que celles de mes invités, pour parvenir à ce résultat de flottement. » 

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« J’ai voulu montrer que les athlètes, sont des artistes de leur mouvement et les artistes sont des athlètes de haut niveau de leur discipline », explique le photographe. – © Mathieu Forget

Ce goût de la performance traverse toute son œuvre. Même ses photographies sont physiques. Elles demandent des semaines de repérages, un entraînement quotidien, parfois des voyages entiers pour quelques images. Pour capturer la ballerine – qui est aussi sa compagne – Victoria Dauberville sur le bulbe d’un paquebot en Antarctique, il a fallu traverser océan et mers. Une préparation intense pour l’athlète qu’il souhaite mettre en avant : « Pour un danseur professionnel, parvenir à l’excellence demande beaucoup d’entraînement. Son corps doit pouvoir raconter une histoire, procurer une émotion généralement, pour faire pleurer, pour faire rire. J’ai voulu montrer que les athlètes, sont des artistes de leur mouvement et les artistes sont des athlètes de haut niveau de leur discipline. »

« en capturant un corps qui quitte le sol, le mouvement et le moment deviennent intemporels, complétement suspendus du réel »

Mathieu Forget

Toujours en mouvement 

L’année 2024 marque un nouveau chapitre dans sa carrière. A l’approche des Jeux olympiques de Paris, il photographie des dizaines d’athlètes au Petit Palais, au Musée d’Art moderne de Paris ou encore au Musée d’Orsay. « C’était une nouvelle recherche, où j’ai pu inviter l’ancien athlète que j’étais à revenir dans ce monde. Je suis resté derrière mon objectif. Je n’avais plus le besoin d’être sur la photo. L’athlète en lui-même suffisait. »

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Le joueur de handball Nikola Karabatic au Musée d’Orsay. – © Mathieu Forget

Le temps, lui, commence aussi à s’inviter dans la conversation. A 35 ans, Mathieu Forget pense déjà à l’après : « Je trouve qu’il y a une certaine beauté à vieillir. » L’ancien sportif a conscience que son corps ralentit avec le temps et réfléchit déjà à de nouveaux territoires artistiques à explorer. « Tout athlète sait qu’un jour il devra arrêter, que son corps ne suivra plus. Je le vois déjà quand je monte sur scène : si je ne m’entraîne pas auparavant, je ne suis pas bon », confie-t-il.

Désormais, le photographe préfère faire voler les autres : des sumos au Japon, des anonymes… Et chaque fin semble annoncer un nouveau départ pour lui. Le prochain sera en direction du désert de la Namibie.

À VOIR : 

« Mathieu Forget, Levitation » : une exposition dédiée au travail de l’artiste à travers une sélection de 80 photographies consacrées au mouvement, actuellement au Musée de la Photographie Charles Nègre, à Nice.
Jusqu’au 27 septembre 2026. Pour plus d’informations, rendez-vous ici.

À LIRE :

« Levitation – 10 ans dans les airs » :  un livre de photos, retrospective d’une décennie visuels  à travers les continents, les collaborations et les métamorphoses d’un artiste en plein vol. Préface par Sarah Andelman, fondatrice du concept store parisien Colette et figure majeure de la scène pop-culturelle parisienne et internationalePostface par Stéphane Tallon, directeur du Musée de la Photographie Charles Nègre, à Nice. Avec les témoignages, entre autres, de Tony Estanguet et de Blanca Li.
272 p., juin 2026, en français et en anglais. Prix : 75 € le livre seul, 100 € le livre dédicacé. Pour le commander, rendez-vous ici.

Instagram : @forgetmat

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