Fouiller, collecter, classer et trouver la perle rare : c’est ce qui fait vibrer Lana Daher. De ce processus minitieux de recherche d’archives, la cinéaste libanaise en a tiré son premier long-métrage documentaire Do You Love Me. Un film de montage, preque une lettre d’amour au Liban, qui rassemble chansons, vidéos familiales, émissions de télévision et photographies de Beyrouth. Elle retrace 70 ans d’histoire où les images dialoguent librement, comme des souvenirs. Un récit intime et personnel qui résonne avec la mémoire collective du pays : un quotidien marqué par la violence, la perte et parfois un peu d’insouciance.
L’ennui pour créer
Les premières années de sa vie sont rythmées par les départs. Née pendant la guerre civile libanaise (qui a commencé en 1975), la jeune femme brune grandit entre Beyrouth, le sud du Liban, la Côte d’Ivoire, l’Arabie saoudite et la France. « Quand ça devenait trop violent, on partait. Puis on revenait », raconte-t-elle. En 1989, c’est le répit : les accords de Taëf mettent fin à l’horreur. Beyrouth : ville marquée par les soubresauts de ces vingt ans de conflit est méconnaissable et complètement détruite. « A mon retour, ma vie se résumait à aller à l’école le matin et rentrer le soir à la maison. Il n’y avait ni cinéma ni parcs de jeux », se souvient-elle.
« C’est très dur de voir que les images d’il y a quelques années se répondent encore avec celles d’aujourd’hui»

Elle trouve des parades pour s’occuper : livres, jeux vidéo sur la Game Boy et la Nintendo. « Parfois, je m’ennuyais terriblement, et ça avait quelque chose de magique : je pense que j’ai dévéloppé une autre forme de créativité dans ces moments. » Elle s’invente des mondes, et le cinéma entre très tôt dans sa vie : à Abidjan, en Côte d’Ivoire, une salle se trouve juste en-dessous de son appartement. « J’y entrais discrètement une fois les séances commencées. Je regardais des films qui n’étaient pas de mon âge », confie-t-elle avec sourire.
« La recherche devenait un peu obsessive »
En 2018, Lana Daher, passée par Londres pour ses études de cinéma, imagine déjà son premier film. « Je me posais beaucoup de questions sur le Liban, et c’est en cherchant dans des fonds d’archives que j’ai trouvé ces mêmes interrogations dans le cinéma français. Certains réalisateurs livrent mêmes des réponses », confesse Lana Daher. A travers ces images, elle comprend alors que son angoisse dépasse sa seule expérience personnelle : « J’ai saisi que cette anxiété que je ressens n’est pas la mienne, mais celle de Beyrouth, qu’elle appartient à toute la ville. Cette angoisse de vivre dans un pays où rien n’est stable, où mes cycles de violence, la destruction et la perte reviennent sans cesse ».


Elle se lance alors et passe huit ans dans les archives à visioner des centaines d’heures de clip. Au total, ce sont plus de 106 extraits de films qui nourrissent le montage final allant de Je veux voir, avec l’actrice Catherine Deneuve à A Perfect Day, de la cinéaste libanaise Joanna Hadjithomas et du réalisateur libanais Khalil Joreige. « La recherche devenait un peu obsessive, presque thérapeutique ». En parallèle, le Liban se déchire une fois de plus. La réalisation du film devient son échappatoire. « Il y avait tellement d’agitations que je me suis réfugiée dans les images. C’était ma façon de faire face à la réalité », avoue-t-elle.
En 2020 c’est l’explosion du port de Beyrouth qui met un coup d’arrêt à son projet. Pendant un temps, elle pense arrêter face à l’immensité de la crise : 220 personnes perdent la vie brutalement, 6 500 bléssés et un pays à bout de souffle. « Ce n’était pas la première rupture. Ce n’était pas la dernière ». Au même moment, elle reçoit une aide du Sundance Institute pour produire son film. « Un signe, dit-elle aujourd’hui, qu’il fallait continuer. »

« J’accepte le Liban pour ce qu’il est »
Refusant les dates, une voix-off et une chronologie des événements, la cinéaste souhaite reconstituer une histoire fragmentée dans un pays dépourvu d’archives nationales. « Il n’était pas question de faire une leçon d’histoire », appuie-t-elle. Qui des politiciens ? Elle évacue tous discours politiques et figures d’autorité. « Le problème avec le Liban, c’est que tout est compliqué : dès que tu commences à raconter les faits historiques, tu dois tout expliquer et tout montrer. Je ne voulais pas prendre un point de vue et nier les autres », statue Lana Daher. Ce qui l’intéresse, c’est de célébrer la résistance d’un peuple.


En travaillant sur ces archives pendant presque une décennie, le film change son regard sur son propre pays. «J’avais une idée très naïve du Liban qui correspondait à ce que j’avais envie qu’il soit. Aujourd’hui, je l’accepte pour ce qu’il est .» Pour autant, elle refuse le désespoir. Malgré les raids israéliens, les bombardements qui font tomber les immeubles et terrifient la population, elle continue d’y vivre. « C’est très dur de voir que les images d’il y a quelques années répondent encore avec celles d’aujourd’hui. Mais, j’ai espoir parce que sinon je ne resterais pas ici. L’espoir, pour moi, c’est la vie. »
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